—Point du tout. Aimée s'achètera une robe de moins tous les ans, et Matthieu prolongera l'existence du fameux paletot noisette.

—Oh! je connais leur cœur. Mais tu ne connais pas mon beau-père et ma belle-mère. Si ma femme a l'amour du monde, ses parents en ont la rage. Mme Stock passe des heures devant sa glace à faire des révérences! M. Stock ne sera jamais un Breton supportable. Il bouderait contre l'hospitalité, il humilierait notre chère maison: il nous reprocherait le pain que nous lui donnerions!

—Eh bien! laisse les parents se débrouiller à Paris. Enlève ta femme, elle est jeune, et tu la formeras.

—Mais songe donc que ce vieillard est criblé de dettes! C'est mon beau-père, après tout; je ne peux pas l'abandonner sur la route royale de Clichy.

—Qu'il vende ses meubles! il en a pour plus de vingt mille francs.

—Et de quoi vivront-ils, les malheureux?

—Je vois avec plaisir que tu les plains. Mais je dirai à mon tour: «Que vas-tu faire? Je ne sais plus quel parti te conseiller, et je suis au bout de mon chapelet.»

—Je vais demander une place. On croit que je n'en ai pas besoin, on me la donnera.»

Il sollicita longtemps, et perdit plus d'un mois en démarches inutiles. Au plus fort de ses ennuis, il apprit qu'Aimée était mère d'un gros garçon. «Tu seras son parrain, écrivait Matthieu, et la jolie tante Dorothée ne refusera pas d'être marraine. Nous vous attendons; votre lit est prêt, hâte-toi de faire atteler le carrosse.»

Léonce n'avait pas encore raconté sa mésaventure à ses parents. A quoi bon jeter une mauvaise nouvelle au travers de leur bonheur? Le pauvre garçon fut plus courageux que je ne l'aurais espéré. Tandis qu'il vendait ses tableaux pour vivre il était tendre et empressé auprès de sa femme. La gêne présente, l'incertitude de l'avenir, et le regret d'avoir mal spéculé n'altérèrent pas longtemps sa bonne humeur naturelle: au moins eut-il le bon goût de cacher son chagrin. Il est juste de dire que Dorothée le consolait de son mieux. Si elle pleurait quelquefois, c'était à la dérobée. Elle rendit aux marchands une partie de sa corbeille de mariage. Je crois bien que la lune de miel eût été plus brillante si le jeune ménage n'avait manqué de rien, et si M. Stock n'avait pas eu de dettes; mais, en dépit des embarras de toute sorte et de l'importunité des créanciers, on s'aimait. Léonce et Dorothée se serraient l'un contre l'autre comme des enfants surpris par l'orage. Ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être sur une barque qui fait eau de toutes parts. Je les voyais régulièrement à toutes mes sorties, chaque visite me les montrait meilleurs et me les rendait plus chers.