Nous arrivons. Nous y sommes, au laboratoire! J'ôte ma veste, dont les poches pleines se rendent à l'excès. Il demande :

— Tu as donc chaud?

— Oui, j'ai chaud.

On s'assied ; je lui tends mon tabac qu'il accepte ; il bourre sa pipe, il l'allume ; je note qu'il replace ses allumettes dans le gousset gauche de son gilet. Il fume : c'est commencé!

— D'un goût bizarre, ton tabac…

— Je le parfume moi-même, avec une préparation dont j'ai le secret : c'est le tabac de la Vendetta.

Il hausse les épaules : jamais La Ballade ne se résignera à me prendre au sérieux.

Il continue à fumer. Je l'observe. Pour l'occuper, je parle des revanches sociales, du prolétariat qui souffre, de la fraternité humaine, des humbles que nous émancipons : et puisque le monde s'obstine à nous refuser justice, tous les moyens sont légitimes, même l'action directe, pour en arriver à nos fins… Il fume toujours.

— Nous frappons à la porte de l'avenir!

— Vous frappez fort, mon cher Émile, et j'ai un scrupule, moi : quand tu lances une bombe dans la rue, comme tu fis à Barcelone, tu écrabouilles de pauvres diables qui sont nos frères, des femmes, des enfants…