— Étends-toi…

Je soulève ses jambes : elles sont lourdes, molles. Le voilà allongé sur le lit de camp.

— C'est peut-être bien mon tabac… de la Vendetta… qui te barbouille? Ça va passer.

Je ramène et croise ses deux mains sur son ventre : il laisse faire. Je vais tranquillement prendre ma corde ; je ligote ses poignets, ses chevilles.

— Voilà le saucisson paré, pour devenir chair à saucisses… Et maintenant, tu vas les voir, les spectres!

De crainte que Blasquez ne survienne à l'improviste, je ferme la porte, d'un double tour de clef.

Le narcotique est préparé pour produire un engourdissement de quelques minutes : Émile se réveille peu à peu.

Il me regarde aller et venir par la salle. Il travaille à se souvenir : il se rappelle que je l'ai poussé, ligoté, et peut-être endormi : pourquoi? Il bouge et tente de se soulever, d'un coup de reins : il n'en a pas encore la force.

Cependant, par prudence, je pose, sur le haut de sa poitrine, deux larges feuilles de plomb : il cherche mes yeux, il voudrait comprendre mon idée. Mais c'est moi qui lis distinctement la sienne : il commence à penser ; sans doute, il croit à quelqu'une de ces farces qui m'amusent et l'offusquent, mais il n'ose rien dire, par crainte de se tromper : je connais ce fiérot, son outrecuidance et l'appréhension qu'il a du ridicule ; je lui souris, tandis que tranquillement je replie vers ses épaules la couverture de plomb : j'ai l'air d'une maman qui borde son petit. Je te dorlote, mignon?

Sans plus bouger, il me suit des yeux : il me voit prendre sur le rayon les trois bombes que j'ai moi-même confectionnées naguère, et les tubes que je garnis d'acide, que je fixe à leur place ; la besogne est délicate et longue : je m'y adonne avec une méticuleuse prudence ; j'ai le temps.