Si je ne m'abuse, il doit avoir reconquis sa tête? Systématiquement je m'abstiens de regarder vers le lit : je travaille comme un homme qui est seul dans sa chambre ; mais si peu que je semble m'occuper du camarade, je ne cesse pas de le surveiller : il est toujours immobile ; j'entends, par intervalles, les ahans de sa respiration gênée par le plomb qui pèse sur ses côtes.
Maintenant, il me voit prendre et transporter des cruches. Il s'intéresse ; il est rentré en pleine possession de ses esprits : je le sens. Je sens aussi qu'il rage : une plaisanterie dont il est la victime offense sa dignité, surtout quand elle émane d'un personnage sans conséquence, comme moi : il médite de m'en châtier, plus tard, et cette pensée me fait sourire de nouveau.
Aussi ai-je une figure aimable quand je m'approche de lui, en éployant une serviette, et je dis en manière d'excuse :
— Deux minutes…
Je pose le linge sur son visage. Mais puisque j'ai parlé, il daigne parlera son tour et, sous son voile, il crie avec courroux :
— Enlève ça!
— Deux minutes seulement.
— Ces gamineries ont trop duré! Enlève ça!
Je ne réponds pas, car ma tâche exige à présent plus d'attention que jamais : il s'agit d'enfourner les trois bombes dans les trois vases, et la moindre inadvertance causerait une catastrophe… Voilà qui est fait. Mon anarchiste respire avec une difficulté croissante ; il souffle, mais ne souffle mot : assurément, il se tient pour déshonoré, sous son linge sale, mais il se tient, quoiqu'il rage de plus en plus ; il patiente. Je suis ravi : je dispose en un beau désordre, au milieu du laboratoire, les trois cruches où sont mes bombes, et celle qui contient l'eau. De-ci, de-là, je disperse sur le sol nos chaises, nos escabeaux, le balai, une canne, un pavé qui nous sert de presse, le mortier, des courroies, menus obstacles. C'est fort bien, la chose est prête.
Je retourne vers mon homme, et je le débarrasse de son voile : tout de suite, je constate son regard féroce. Il me foudroie de son indignation.