Et puis, nous faisons nos remarques, et lorsque je devais être battu, je le savais d'avance, par l'haleine du cocher : quand il respirait avec une odeur forte, après avoir bu chez le marchand, j'étais sûr de recevoir des coups. Je ne les méritais pas, mais je ne me fâchais pas non plus, parce que l'homme est peut-être obligé de battre le cheval quand il a bu cette odeur-là. Je le crois : on m'en a fait goûter, un jour, à la station, pour rire, et ça m'a brûlé tant que je ne me reconnaissais plus ; je sautais comme un petit imbécile, sans savoir pourquoi, et je ruais contre ma voiture, moi qui suis raisonnable. Alors j'ai bien compris qu'on fait le contraire de ce qu'on veut, quand on a avalé cette chose.
A part cela, mes cochers n'étaient pas méchants ; ils me donnaient à boire, à manger ; j'en ai eu qui me caressaient avec la main, ce qui me faisait bien plaisir, et j'en ai eu aussi qui me comprenaient, quand je leur parlais avec mes yeux.
Tout cela est pour dire que je ne me plains de rien. J'ai même connu des jours heureux, au commencement de ma vie, quand je n'étais pas encore attelé à un sapin ; le métier le plus dur m'est venu au moment où j'avais moins de forces : mais il faut sans doute que ce soit ainsi, puisque c'est toujours ainsi.
Je ne peux pas vous dire pendant combien d'hivers et d'étés je fus cheval de fiacre : je ne sais pas compter ; je sais seulement que ça me paraît avoir duré longtemps. Ça durerait encore ; mais l'autre nuit, quand il gelait si fort, j'ai eu la maladresse de glisser, et de tomber, à la sortie du théâtre ; je m'étais cassé un os, contre l'angle du trottoir. J'avais bien mal ; il a fallu me dételer, et on m'a aidé à me remettre debout, à coups de pied dans les flancs, tant qu'on a pu.
On a vu mon os cassé, sous la peau, et on a dit que j'étais bon à abattre ; quand j'ai entendu ça, le cœur m'a manqué, à cause de la mort, qui fait peur ; quand, après ça, on m'a ordonné de marcher, j'étais triste ; car je savais bien où il faudrait aller : mais c'est la règle. Je me suis résigné : quand on ne se résigne pas, on n'empêche rien, et on n'attrape qu'un supplément de coups. J'ai donc essayé de marcher, mais je n'ai pas pu, vraiment, malgré ma bonne volonté, et je suis retombé. Alors, on m'a traîné par la bouche, jusqu'au bord de la chaussée, pour que je ne gêne pas la circulation, vous comprenez, et les pauvres gens avaient bien de la peine à me tirer ; j'ai beau ne pas être gras, je suis lourd tout de même, et plus que je ne croyais ; je l'ai appris pendant que je râpais le pavé avec mes côtes, et que tout mon poids était pendu à ma mâchoire : j'ai même eu la langue toute déchirée, mais, c'est bien de ma faute, parce que, dans la douleur, je n'avais pas eu soin de la garer, et elle était prise dans le mors.
Après ça, j'ai attendu, par terre : il y avait beaucoup de monde, autour de moi, et j'étouffais un peu ; les uns me plaignaient, les autres s'amusaient, et c'était une espèce de petite fête où des grandes personnes poussaient des petits cris, à cause de l'habitude que les hommes ont de chatouiller les femmes sitôt qu'on est un peu serré.
A la fin, on a amené une charrette, et on m'a hissé dessus. J'ai dit adieu à ma pauvre vieille voiture, que je laissais là, et que je ne reverrais plus. On s'est mis en route ; un camarade me traînait, la tête basse, en réfléchissant, et il me faisait envie, et moi aussi je réfléchissais, et je me rappelais, et je suis arrivé à la maison où on meurt.
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Je l'ai reconnue tout de suite : le sang et la mort ont une odeur que nous connaissons bien, nous autres bêtes, même quand nous ne l'avons jamais sentie, et je pense que les hommes, malgré leur intelligence, n'ont pas le sens de cette odeur épouvantable, car on les voit se promener tranquilles au milieu d'elle, tandis qu'elle nous affole jusqu'à nous rendre stupides.
Dans la grande cour où j'entrais, je fus accueilli par des hommes dont le tablier était ensanglanté, et ils déclarèrent que j'allais d'abord servir à des expériences. J'en fus bien satisfait, parce que je ne demande qu'à servir, mais surtout parce que ma mort allait se trouver retardée : ce serait autant de gagné, et les expériences pouvaient durer longtemps. Assurément, j'aurais mieux aimé achever ma courte existence dans un endroit moins lugubre ; mais les chevaux n'ont jamais le choix.