On m'amena tout contre la maison, et quand on m'eut retiré de la charrette, on noua mon licol à un anneau du mur, entre la porte et la fenêtre. Au-dessus de la porte, des mots étaient écrits, en grosses lettres d'enseigne :

LABORATOIRE DE VIVISECTION

L'appui de la fenêtre se trouvait juste à hauteur de ma tête, que j'y reposai, car j'étais bien las. J'apercevais l'intérieur de la salle. Je vis mal, d'abord, puis, je vis mieux : c'était comme une grande boucherie, avec une table de pierre tout au long du mur, et d'autres tables au milieu de la chambre, et, sur toutes ces tables, un étalage de cadavres, que les hommes appellent viandes, et qu'ils achètent pour en manger.

Je détournai la tête, car les boucheries m'ont toujours causé une espèce d'épouvante, et aussi de répugnance, à l'idée d'un animal vivant qui peut mettre dans sa bouche et garder au fond de lui, en les promenant partout, des morceaux d'un animal mort.

Je regardais ailleurs, espérant qu'on viendrait bientôt me retirer de là, et j'avais froid, car il gelait fort.

Enfin, au bout d'un temps, on se souvint de moi, et je fus bien content lorsqu'on me détacha. A ma grande surprise, on m'introduisit dans la chambre : jamais de ma vie, je n'étais entré dans une chambre.

Dès le seuil, l'odeur de mort me repoussa très fort, et, malgré moi, je tirai sur mon licol ; mais aussitôt j'obéis, car j'obéis toujours, sachant que ce qui est doit être comme c'est, et non pas autrement.

Alors, on m'attela à une voiture bien étrange, qui n'avait pas de roues, et qui était faite de grandes poutres et dont les brancards ne se trouvaient pas au-devant de la voiture, mais au milieu même ; on me passa des sangles sous le poitrail, on m'attacha de court les quatre pieds, sans doute pour m'empêcher de ruer, et cela me semblait bien inutile, car jamais je ne rue ; mais je ne pouvais pas le dire, et mes nouveaux maîtres n'en savaient rien. Ensuite, je sentis qu'on m'enlevait de terre, et j'étais suspendu, tiré en bas par les courroies de mes pieds, ce qui faisait bien mal à mon os cassé ; mais je ne pouvais pas le dire, et on n'en savait rien.

Je restai dans cette posture bien longtemps, et on ne s'occupait plus de moi, car un jeune homme venait d'arriver, et il semblait étranger à la maison, et les autres lui montraient tout, en lui expliquant les choses. Ils s'arrêtaient devant les viandes, et moi je les suivais des yeux, pour m'occuper, afin de sentir moins la douleur de ma blessure.

Les bêtes mortes étaient bien plus nombreuses que je n'avais cru, et de toutes espèces : il y avait des lapins, des cochons d'Inde, des chats, des oiseaux, des grenouilles, surtout des chiens. Tous étaient attachés, montrant leurs intérieurs par d'affreuses ouvertures, mais ils avaient encore leur peau.