Tout à coup, je vis… Une viande était vivante!

On venait de la détacher, et c'était un animal tout rouge, qui n'avait plus de peau sur le corps, lui, et qui se dressa sur ses quatre pattes, et qui se mit à marcher, en tournant la tête, de droite et de gauche, avec l'air de chercher un endroit pour s'y cacher, et qui se mit à aboyer : alors, je reconnus que c'était un chien. Il aboyait bien plaintivement ; les hommes se tenaient en cercle autour de lui, et l'examinaient en réfléchissant, tandis qu'un jeune monsieur, plus gai que ses camarades, riait beaucoup en regardant le chien. Le chien aussi les regardait avec un œil tout triste et peureux ; il s'en alla vers un coin, et on le laissa faire, mais il ne put se coucher, étant à vif ; alors, il resta debout sur ses pattes qui tremblaient, et il léchait son corps rouge : c'était si affreux, que je croyais avoir sa peau en place de la mienne, et sentir ses coups de langue, et j'en oubliais le mal de mon os cassé.

Mais les bouchers ne s'occupaient plus de lui ; en se promenant de table en table, ils examinaient les autres bêtes ligotées, les expliquaient à l'étranger, et les touchaient avec des outils brillants.

Alors, je m'aperçus que presque toutes ces viandes étaient vivantes, elles aussi : une d'elles miaula épouvantablement, dès qu'on se mit à la fouiller avec les outils.

Un jeune homme disait :

— Moi, c'est toujours sur des chats que j'étudie les réflexes de la douleur : le chat jouit d'un système nerveux plus vibrant, et très subtil.

L'étranger demanda :

— On n'insensibilise donc plus les sujets?

— Es-tu fou? Il faut des nerfs vivants pour étudier la vie ; la chair que tu endors ne peut pas te répondre. J'accepte le curare qui est commode pour immobiliser la bête, et qui en fait un morceau de bois, mais de bois sensible, merveilleusement sensible et peut-être même exaspéré, quoique immobile et facile à ciseler.

— Vous employez beaucoup les chiens?