Aux questions inutiles adressées au tranquille brick par la corvette, succéda un peu de tumulte à bord de celle-ci. La personne qui avait si vainement crié dans son porte-voix, parut s'entretenir quelque temps avec plusieurs individus venus sur la dunette pour se concerter sans doute sur ce que la corvette devait faire dans cette étrange conjoncture…

Au bout de plusieurs minutes de tumulte, de conversations et d'indécision, la corvette prit le parti de laisser arriver sur le corsaire de manière à l'aborder par l'avant et à lui couper le chemin dans la direction qu'il avait continué à suivre jusqu'à ce moment…

L'Invisible, qui déjà avait prévu cette manœuvre, et qui surtout avait calculé l'avantage qu'il pourrait tirer du mouvement imprudent auquel paraissait vouloir se livrer son adversaire, s'arrêta au pied de son grand mât et commanda à demi-voix à ses gens:

«Brasse à culer partout, traverse les focs au vent: la barre toute à tribord pour un instant!…»

Cet ordre donné avec un imperturbable sang-froid, est exécuté avec la plus surprenante promptitude: le corsaire cule en venant dans le vent.

La corvette qui a laissé arriver dépasse le corsaire, et se trouve bientôt sous le vent de son ennemi, avant qu'elle puisse reprendre l'allure qu'elle a quittée et lui disputer l'avantage qu'elle a perdu…

Le corsaire, après avoir réussi dans cette manœuvre hardie, reprend sa bordée du plus près en orientant pour courir de l'avant; et favorisé par la brise qui fraîchit un peu, le voilà qui passe au vent de la corvette en la rasant par la hanche du vent, à longueur de gaffe:

«A mon tour maintenant de te héler, imbécile de corvette,» se dit tout bas l'Invisible.

Et aussitôt il saisit son porte-voix en passant du côté de tribord et il articule ces mots, d'une voix lente, sonore et ferme:

«Oh! du navire, oh!»