—Je le savais, M. Barnabé, avant de venir à vous… Je sais même que vous avez servi avec honneur dans l'armée…

—Eh bien! à présent, le voilà plus savant que moi sur moi-même, cet autre que je n'ai jamais tant vu! il sait que j'ai servi, avec honneur, dans l'armée… Mais est-il donc savant ce particulier qui s'est dit étranger parce qu'il est Français.»

Je jugeai prudent, en voyant la causticité bachique à laquelle se livrait M. Barnabé, de le laisser dégorger un peu le flux d'épigrammes dont il semblait avoir besoin de se soulager à mes dépens. Sa fille, devinant probablement mon embarras et applaudissant à ma réserve, prit, pour faire changer la conversation, un moyen qui avait dû souvent lui réussir: elle apporta une bouteille de Porto et deux verres sur la table, me présenta une des trois ou quatre mauvaises chaises qui boitaient dans l'appartement, et m'engagea à m'asseoir vis-à-vis de son père… Je me plaçai en face de M. Barnabé, et au risque de recevoir, en l'écoutant, les chaudes bouffées de son haleine fort irrégulièrement entrecoupée par des hoquets assez fréquens, je me résignai à conserver ma position… Il avala d'abord un verre de Porto, et exigea ensuite que j'en busse un aussi, non pas à sa santé, mais à la santé de sa fille; par respect, me fit-il observer, pour le sexe. Mademoiselle Barnabé qui, pour le dire en passant, me paraissait d'autant plus jolie que son père me semblait plus hideux dans l'abjection de son état d'enivrement, répondit à mon toast par un sourire gracieux, mais sans coquetterie… La brutalité de son père semblait lui faire mal en présence d'un homme bien élevé… Quant au père Barnabé, après avoir brisé son verre en le posant sur la table, et en avoir demandé un autre, il se mit à me beugler dans le médium de sa voix de basse-taille et à propos de je ne sais quoi:

«Moi, voyez-vous, tel que vous me voyez, j'étais sergent dans la vieille-garde, avec l'autre, vous savez bien. Une fois le petit caporal bloqué à la geôle à Sainte-Hélène, je me dis: Barnabé, plus d'empereur, plus de garde impériale: c'est fini pour toi, mon ami, et pour le grand-homme; cherche ta vie ailleurs, l'air de France commence à être malsain pour les moustaches grises de ton tempérament…

—Ah! vous étiez sergent dans la vieille-garde?

—Sans doute; et qu'y a-t-il donc de si étonnant là-dedans, pour m'interrompre en parlant? laissez-moi donc prendre le pas en conséquence, si vous voulez que j'arrive à la première étape de mon histoire… Je me dis donc alors: va chercher ta vie ailleurs, Barnabé, mon ami; et, ma foi, je ne sais pas trop comment je m'en vins de l'autre côté de l'eau. C'était peut-être pour faire comme le petit tondu, qui commençait un peu tard aussi, de son côté, à apprendre la navigation… Bref, me v'là arrivé à Saint-Thomas, par mer, où je procède d'abord par traîner la savate et à manger à crédit, chez l'un et chez l'autre, faute de moyens de pouvoir payer comptant les alimens et de manger chez moi en particulier… Ça ne pouvait pas durer long-temps pour un vieux soldat, ce métier de toujours dîner en ville… On me fit loger en prison pour m'accorder le coucher et pour ce que je devais à l'ordinaire, oui, en prison, dans cette grande baraque dont je suis, avec le temps et par mes services, devenu le colonel ou le général… Ma bonne conduite dans la prison m'avait fait respecter de mes semblables… Les chefs et les geôliers en firent leur rapport au gouverneur qui était un bon vivant, un ancien de l'armée de son pays de loups, et quand je voulus sortir, on me dit: «Doucement, Barnabé, tu ne t'en iras pas! tes souliers sont mauvais… le concierge va mourir, et c'est toi qui es porté sur la liste d'avancement pour le remplacer dans son grade.

»Le concierge changea effectivement son fusil d'épaule, comme il l'avait laissé espérer à ses amis et à ses chefs… C'est moi qui ai été gradé à sa place, de même qu'ainsi on me l'avait promis sur la mauvaise mine du geôlier titulaire en chef.

—Je ne vois rien là que de fort honorable pour vous, M. Barnabé; c'est une preuve de confiance qu'on a voulu vous donner en récompense de votre belle conduite; mais j'aurais un mot à vous dire…

—Et moi j'en ai encore bien plus d'un aussi à vous dire… Vous ne voulez donc pas me laisser parler?…

—Pardon, continuez, je vous en prie; votre récit même m'intéresse beaucoup…