Je restai muet à cette question soudaine qui me mettait ou dans la nécessité fâcheuse d'avouer la vérité, ou dans l'embarras de laisser la comtesse dans l'erreur qui l'abusait sur le compte du brave capitaine… Je me tus encore, ne trouvant rien à répondre. Elle reprit:

«Et fallait-il, pour savoir ce qu'il serait capable de faire un jour, autre chose que la manière dont ce fanatique Napoléoniste a traité, pendant tout le voyage, cet infortuné jeune homme qu'il a forcé ensuite à déserter de son bâtiment…

—Gustave le cuisinier?

—Oui, ce pauvre M. Gustave… Après des procédés semblables, est-il donc si surprenant que l'on se livre à ce qu'il y a de plus affreux au monde, et que l'on immole de faibles femmes sans défense, comme on a sacrifié un pauvre jeune homme sans appui, sans protection… Il n'y a eu dans le fait de ce pirate, au surplus, qu'une chose fort ordinaire. On ne devait rien attendre de mieux d'un Napoléoniste comme lui: tel héros, tel imitateur; ou, comme on dit dans notre pays: tel Dieu, tel saint!… Enfin, que voulez-vous! il est parti, il n'y a rien maintenant à y faire, qu'à me consoler demain en voyant les seize autres condamnés qui n'ont pas trouvé comme lui de nobles libérateurs, expier sur l'échafaud que leur sang va souiller, leur crime et celui de leur affreux complice… C'est un spectacle que j'ai assez long-temps attendu et assez chèrement payé, pour avoir le droit d'en jouir tout à mon aise.

—Beaucoup de plaisir que je vous souhaite, madame. Quant à moi qui n'ai pas les mêmes représailles que vous à exercer envers ces pauvres diables, je partirai demain de Saint-Thomas avec le jour et avant l'exécution, satisfait d'avoir racheté une tête du supplice et d'avoir ainsi payé ma dette à l'humanité…

—Eh bien! s'écria la comtesse avec la plus vive exaspération, voilà ce qui me révolte et qui me met hors de moi! Depuis qu'ici je poursuis les brigands qui nous ont si lâchement immolées, moi et mes amies, à leurs sanguinaires fureurs, c'est que nulle part, c'est que dans aucune âme je n'ai trouvé pour les criminels les ressentimens trop légitimes que j'éprouvais en pensant à leurs crimes. Partout, au contraire, je n'ai rencontré qu'indifférence pour moi et que pitié pour ces hommes affreux. Oh! si quelques voleurs de grands chemins, cent fois moins coupables qu'eux, avaient été arrêtés demandant aux voyageurs la bourse ou la vie, toute la société se serait levée pour crier vengeance et réclamer un châtiment exemplaire, une punition soudaine et terrible. Mais pour des pirates, la société et l'autorité même n'ont témoigné que de l'indulgence: Il me semble même que quelque chose d'inexplicable ait anobli aux yeux de la justice et des habitans de Saint-Thomas, les forfaits contre lesquels j'appelle de toutes mes forces la sévérité des lois, et je me suis trouvée presque réduite à penser que les bandits et les assassins sur mer, jouissaient d'une impunité que l'on se serait fait un crime d'accorder à des brigands et à des voleurs de grandes routes. Juste Dieu! pourquoi donc faut-il que je ne puisse pas devenir homme pour quelques heures seulement, et que mon père soit trop vieux pour exécuter le projet que j'avais conçu!… Le gouverneur lui-même m'aurait répondu des lenteurs mortelles de ce procès qu'il a si long-temps différé avec la plus coupable et la plus inconcevable négligence… Mais le ciel en soit loué! mes tourmens touchent à leur fin et ma juste vengeance va s'accomplir: vingt-quatre heures encore, et je quitterai cette terre maudite, satisfaite et vengée… Venez, mon père, retirons-nous et laissons monsieur aux douces réflexions que sa bonne œuvre lui réserve sans doute pour le reste de la nuit. Notre présence qui n'a pu déconcerter le plan qu'il vient d'exécuter avec une si heureuse habileté, lui deviendrait maintenant importune, et c'est bien assez pour nous qu'elle ait été trop tardive.»

La vindicative Colombienne s'éloigna avec son père, me laissant, comme elle venait de le dire ironiquement, tout entier à mes réflexions.

Parbleu! pensai-je, cette idée qu'elle a eue de songer au capitaine Lanclume, pour l'accuser à la place du Banian de tous les méfaits qui pesaient réellement sur la tête de celui-ci, est arrivée fort à propos pour m'épargner l'embarras d'avoir quelque coupable à lui nommer. Je ne sais trop, ma foi, sans cette heureuse méprise, ce que j'aurais pu lui dire pour me tirer de presse? Lui avouer la vérité, ç'aurait été mettre cette jeune Némésis sur les traces du coupable, qu'elle aurait pu faire poursuivre et harceler jusque dans la retraite que je lui avais ouverte… Et puis, d'ailleurs, je sens qu'il m'en eût coûté pour détruire d'un seul mot l'illusion qui semble protéger encore dans son cœur le tendre souvenir qu'elle a conservé de M. Gustave… Oh si la sentimentale comtesse avait appris subitement le nom du vrai coupable, quelle figure elle eût faite! Je crois, ma foi, que sans le danger qu'un aveu sincère eût pu faire courir à mon protégé, je me serais donné le plaisir de désenchanter cette beauté altière en lui disant: Eh bien! ce jeune homme, que vous accusez le capitaine Lanclume d'avoir traité si inhumainement, c'est ce même officier pirate qui vous a conduite à bord du corsaire où vous avez éprouvé les outrages pour lesquels vous demandez justice et châtiment, et ce capitaine Lanclume à qui vous attribuez une partie de vos malheurs, n'a plus entendu parler de vous depuis qu'il vous a quittée à la Martinique… Quel bouleversement se serait opéré à ces mots dans les idées de la comtesse de l'Annonciade! Il me semble voir tout son corps trembler, la voix lui manquer et son exaltation redoubler contre les forbans… M. Gustave, le romantique et intéressant Gustave Létameur devenu pirate, et se déguisant en noble et galant officier français pour enlever son ancienne et tendre amante!… Vraiment, je regrette, en y pensant encore, de n'avoir pu me procurer le plaisir de désillusionner la petite comtesse, et de me venger de la torture morale qu'elle m'a fait subir par ses importunes questions, en lui faisant éprouver à mon tour le supplice d'un désappointement total, d'un désenchantement impitoyable… Mais maintenant que je l'ai laissée bien convaincue de la présence du capitaine à bord du corsaire et de son évasion de la prison de Saint-Thomas, si elle allait se mettre en tête de révéler publiquement ce prétendu fait en faisant peser une accusation de piraterie sur le compte de ce brave marin…? Oh non! elle ne le fera pas; et puis quand bien même elle réussirait à causer un peu de scandale en ébruitant cette absurde imputation, rien ne serait plus facile que d'en démontrer la fausseté, puisqu'il est de notoriété que le capitaine Lanclume était au Hâvre, privé de la faculté de naviguer, au moment où s'est passée, dans les mers du Mexique, l'affaire de l'Oiseau-de-Nuit. Ainsi donc nul danger d'un côté pour le capitaine dans la fausse accusation de la comtesse, et avantage évident pour le Banian, qui n'a pas même été soupçonné du crime qu'il a commis… Tout a donc été pour le mieux aujourd'hui, et Dieu aidant, je puis dire n'avoir pas perdu ma journée… Quinze doublons et ma bague y ont passé toutefois; et c'est avoir acheté peut-être un peu cher le plaisir d'une bonne œuvre; mais, au bout du compte, la jouissance que j'éprouve en ce moment ne vaut-elle pas cent fois l'argent que j'ai déboursé pour sauver la vie d'un malheureux?… Oui, quelque chose me dit là intérieurement que j'ai bien mérité de l'humanité… Allons nous coucher par là-dessus: nous pouvons maintenant reposer en paix!

En rentrant à mon hôtel, je recommandai à l'un des nègres du logis, qui m'attendait sur la porte, de ne pas oublier de me réveiller de bonne heure pour partir sur un sloop qui devait faire voile avec le jour pour remonter à Saint-Pierre… Après avoir donné cet ordre, je me jetai sur mon lit et je m'endormis…

Quand le nègre vint me réveiller en bâillant et en me disant avec nonchalance: Vin vite, mochué, tit navi qu'à partir avant vous arrivé, je le grondai de m'avoir laissé sommeiller si tard; il était jour déjà.