L'annonce produisit un effet général sinon merveilleux.

L'appartement numéro 3 du grand hôtel du roi de Prusse ne se désemplit pas de femmes de toutes les tailles, de toutes les couleurs et de toutes les qualités. Les deux pacotilleurs, malgré tout leur zèle, pouvaient à peine suffire à l'affluence toujours croissante des demandeuses. Tantôt c'était une demoiselle de bonne famille ruinée par les malheurs de la révolution, qui se présentait pour prendre des renseignemens sur la place proposée. Tantôt c'était une bonne et joyeuse fille qui venait s'offrir pour voyager où on voudrait, moyennant la conduite. Puis arrivait une grosse servante, lassée du service de ses maîtres, et après elle une jeune veuve sans contrat de mariage, qui ne demandait pas mieux que de quitter le pays par suite de chagrins domestiques. Mais les demoiselles de bonne famille, les joyeuses filles, les grosses servantes et les jeunes veuves ne parlaient de contracter pour le voyage d'outre-mer, qu'après s'être informées du montant des arrhes du marché et des garanties de l'exécution des conditions annoncées. Or, cette dernière clause allait assez peu à M. Laurenfuite, dont la défiance avait été singulièrement excitée par la nymphe du Wauxhall, qui aussi lui avait demandé quelles seraient les arrhes.

M. Laurenfuite cependant ne tarda pas à remarquer que les demoiselles bien élevées qui s'étaient présentées à lui jusque-là paraissaient s'exprimer peu grammaticalement; que les grosses servantes avaient l'air un peu trop madré, et que les jeunes veuves semblaient être devenues veuves de trop de maris pour l'usage auquel on destinait la future compagne du gouverneur.

Nos chercheurs commençaient à désespérer du succès de leurs tentatives, lorsque enfin il se présenta chez eux une jeune brune, jolie, belle même, et de l'air le plus avenant et le plus doux qu'on puisse s'imaginer. Sa mise, quoique fort simple, ne manquait pas d'une certaine élégance, mais de cette élégance qui naît de la grâce et de la propreté, plutôt que de l'art et de la coquetterie. Son maintien décent et ingénu annonçait sinon une personne distinguée, au moins une fille modeste et élevée dans de bons principes. Dès que sa petite bouche vermeille s'ouvrit pour demander à qui il fallait s'adresser, il sortit des lèvres de l'inconnue une voix si touchante et si suave, que M. Laurenfuite, quelque fortement éprouvé qu'il fût contre toutes les émotions inattendues, ne put se défendre d'un peu de trouble. Il ne répondit même qu'en balbutiant à la nouvelle venue.

Quand au capitaine Sautard, la bouche béante et les yeux au grand ouverts, il se contenta d'attendre, en se fourrant les mains dans les pochettes de son pantalon, le résultat de l'entretien qui allait avoir lieu entre la jeune beauté et monsieur son subrécargue.

Celui-ci, après un moment d'hésitation et d'étonnement, recouvra la parole, qui lui manquait assez rarement, pour répondre à celle qui lui arrivait si à propos pour prendre des informations:

--- Mademoiselle, c'est bien nous en effet qui avons l'honneur d'être chargés de trouver une jeune personne qui consente à se rendre à Sierra-Leone pour y tenir la maison de monseigneur le gouverneur de cette riche possession anglaise.

—Je désire savoir, monsieur, les avantages que l'on ferait à la personne qui conviendrait pour cette place.

—Des avantages immenses, mademoiselle. La table, le logement, des appointemens proportionnés au poste important que l'on occuperait, et à la générosité de son excellence monsieur le gouverneur.

—Mais la personne qui se déciderait à aller si loin, car c'est en Afrique qu'il faut aller, ne pourrait-elle pas obtenir quelques avances sur ses gages à venir?