—Peste, dit à part le subrécargue au capitaine, elle sait que c'est en Afrique, et elle nous demande des arrhes comme toutes les autres. C'est mauvais signe.

—Mademoiselle, ajouta-t-il après avoir fait cette remarque, on donnerait des arrhes, mais il faudrait pour cela des répondans, car vous sentez bien que.... Mais permettez-moi, avant d'aller plus loin, de vous faire une question. Est-ce de vous ou d'une autre personne qu'il s'agit dans le moment actuel?

—Hélas! oui, monsieur, c'est de moi! Seul appui d'un père et d'une mère infirmes, j'avais eu jusqu'ici le bonheur de pourvoir à l'existence de mes pauvres parens, mais depuis que sur leurs vieux jours leurs besoins se sont augmentés et que l'ouvrage nous est payé moins cher, j'ai éprouvé la douleur de ne pouvoir plus suffire aux petites dépenses qui devenaient nécessaires à l'état de mon père surtout, car il est au lit depuis huit mois, et il manque, sous mes yeux, des choses mêmes que le médecin lui ordonne....

Ici la pauvre fille ne put cacher aux deux marins déjà un peu émus quelques larmes qu'elle s'était efforcée, mais en vain, de retenir sous ses longues paupières.

—Oserai-je vous demander quel était votre état, car ceci est plus important pour nous que vous ne le pensez, et si vous connaissiez mes motifs, vous excuseriez sans doute ma curiosité.

—Je suis teinturière, monsieur.

—Teinturière! Mais permettez-moi de vous faire observer que quelque honorable que soit l'état que vous exercez pour vous procurer avec tant de dévoûment les secours que réclame la position de vos parens, votre manière de parler ne s'accorde guère avec votre profession, fort honorable, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, mais peu élevée dans la société. Ce que j'en dis ici n'est pas, je vous prie de le croire, pour vous faire un compliment, c'est tout bonnement une information que je désire prendre.

Ici le capitaine Sautard tira le subrécargue par la basque de son habit, comme pour lui reprocher la question indiscrète qui venait de faire rougir la pauvre fille. Le subrécargue ne répondit à la muette et expressive observation du vieux loup de mer, que par un geste clandestin qui semblait dire: Laissez-moi aller mon train, je sais ce que je fais.

La jeune personne répondit en baissant les yeux:

—Il est vrai, monsieur, que j'ai reçu un peu d'éducation, mais je ne le dois qu'au hasard. Une vieille dame que la perte d'une grande fortune avait rapprochée de ma famille, m'a donné quelques leçons dont j'ai cherché à profiter, dans l'espoir de me rendre plus tard utile à mes parens. Mais le peu d'instruction que j'ai reçue de la bonté de cette vieille dame n'a pu m'élever au-dessus de l'état dans lequel mon père et ma mère étaient nés, et si je me plains de mon sort, ce n'est pas par orgueil, le ciel le sait bien!