—Dites donc, ma grosse mère, lui demanda-t-il, savez-vous un peu proprement laver les assiettes et soigner le feu?

—Laver les assiettes! tiens, pardienne! On mange donc dans des assiettes ici, censément comme dans les grandes maisons.

—C'te question! Et la partie du soignage du feu, qu'en dites-vous? La grosse mère ne me paraît pas très-forte sur cet article. Comment vous tirerez vous de là?

—Je vous dis que je soignerai le feu tout aussi bien que vous, grand vilain marmiton d' malheu!

Et tout le monde de rire aux dépens du chef interrogant.

L'examen se termina là.

Le nom du mari ou du soi-disant mari de la Cauchoise fut bientôt trouvé. Les malins du bord l'appelèrent Toutes-Nations, en égard à sa figure cosmopolite, car on pouvait juger à l'inspection seule de la physionomie du drôle qu'il m'avait dit vrai en m'avouant qu'il se croyait un peu de tous les pays.

Pendant le reste de la traversée, je n'eus au surplus qu'à me louer du zèle que les deux époux apportèrent à remplir les devoirs qu'on leur avait assignés à bord de mon navire. Toutes-Nations était un excellent matelot, toujours gai, toujours content, et ne boudant jamais sur la besogne qu'on lui donnait à faire pour lui offrir l'occasion de gagner son passage. Sa robuste femme, vouée plus particulièrement aux travaux de la cuisine, se faisait un plaisir d'aider le chef et le mousse dans tous les préparatifs qui avaient quelque rapport avec le service de la table de la chambre, et celui de la chaudière de l'équipage. Dans les momens dont elle pouvait disposer entre les apprêts du déjeûner et ceux du dîner, elle se faisait un devoir de raccommoder les effets que les matelots confiaient à son adresse. Le soir, quand la fraîcheur de la brise invitait l'équipage, fatigué de la chaleur et des travaux du jour, à danser sur le pont, Mme Toutes-Nations se faisait très-rarement prier pour accepter les contredanses ou les walses qu'un instrumentiste bas-breton accompagnait aux sons criards de son biniou. Une grande dame ne se serait pas mise plus promptement qu'elle, ni de meilleure grâce, au fait des usages du bord. Il fallait voir aussi avec quel complaisant orgueil monsieur son mari suivait les mouvemens élégans de sa chère moitié, suant à grosses gouttes dans les bras des walseurs qui la faisaient tourner comme un cabestan sur le gaillard d'arrière. Toutes-Nations avait le bon esprit de n'être pas plus jaloux que sa femme ne se montrait mijaurée: c'étaient des époux assortis en tous points. Mais une seule chose manquait à leur félicité. J'avais eu soin de ne permettre aucune communication intime entre les deux conjoints, jusqu'à preuve complète de la réalité de leur union, et cette preuve n'était pas chose facile à acquérir. Pendant le jour je m'amusais, avec un peu de cruauté peut-être, des œillades dévorantes qu'ils se lançaient et des tendres privations qu'ils paraissaient éprouver. Mais les mœurs, que je voulais faire respecter à bord, me semblaient devoir passer avant la compassion que parfois les deux amans m'inspiraient. Ils souffraient, mais l'ordre et la régularité voulaient qu'ils souffrissent.

A peine fûmes-nous arrivés à la Basse-Terre, lieu de ma destination, que je m'empressai de déclarer au commissaire de marine et au procureur du roi la présence illicite à mon bord des deux passagers qui m'étaient survenus après mon départ.

Le commissaire des classes voulut voir les deux délinquans.