Et chacune de crier aussitôt:

—Merci! mon bon Zerbin, merci!

Poursuivi par les éclats de rire, le pauvre sauvage rentrait chez lui avec la grâce d'un sanglier qui fuit devant le chasseur. Une fois sa porte fermée, il soupait d'un morceau de pain et d'un verre d'eau, s'enveloppait dans les lambeaux d'une vieille couverture, et se couchait sur la terre battue. Sans soucis, sans regrets, sans désirs, il s'endormait vite et ne rêvait guère. Si le bonheur est de ne rien sentir, le plus heureux des hommes, c'était Zerbin.

II

Un jour qu'il s'était fatigué à ébranler un vieux buis aussi dur que la pierre, Zerbin voulut faire la sieste près d'un étang tout entouré de beaux arbres. A sa grande surprise, il aperçut, étendue sur le gazon, une jeune femme, d'une merveilleuse beauté, et dont la robe était faite de plumes de cygne. L'inconnue luttait contre un rêve pénible: son visage était crispé, ses mains s'agitaient; on eût dit qu'elle essayait en vain de secouer le sommeil qui l'oppressait.

—S'il y a du bon sens, dit Zerbin, de dormir à midi avec le soleil sur la figure! Toutes les femmes sont folles.

Il enlaça quelques branches pour en ombrager la tête de l'étrangère, et sur ce berceau il plaça comme un voile sa veste de travail.

Il finissait de tresser le feuillage, quand il aperçut dans l'herbe, à deux pas de l'inconnue, une vipère qui approchait en dardant sa langue empoisonnée.

—Ah! dit Zerbin, si petite et déjà si méchante!

Et en deux coups de sa cognée il fit du serpent trois morceaux. Les tronçons tressaillaient comme s'ils voulaient encore atteindre l'étrangère, le bûcheron les poussa du pied dans l'étang; ils y tombèrent en frémissant comme un fer rouge qu'on trempe dans l'eau.