VIII

C'est une belle chose que la gloire, mais elle a ses désagréments. Adieu le plaisir d'être inconnu et de défier la sotte curiosité de la foule. L'entrée triomphale de Zerbin n'était pas achevée, qu'il n'y avait pas un enfant dans Salerne qui ne connût la personne, la vie et la demeure du bûcheron. Aussi les estafiers n'eurent-ils pas grand'peine à trouver l'homme qu'ils cherchaient.

Zerbin était à deux genoux dans sa cour, tout occupé à affiler sa fameuse cognée; il en essayait le tranchant avec l'ongle de son pouce, quand une main s'abattit sur lui, le prit au collet, et d'un effort vigoureux le remit sur ses pieds. Dix coups de poing, vingt bourrades dans le dos le poussèrent dans la rue; c'est de cette façon qu'il apprit qu'un ministre s'intéressait à sa personne, et que le roi lui-même daignait l'appeler au palais.

Zerbin était un sage, et le sage ne s'étonne de rien. Il enfonça ses deux mains dans sa ceinture, et marcha tranquillement sans trop s'émouvoir de la grêle qui tombait sur lui. Cependant, pour être sage, on n'est pas un saint. Un coup de pied reçu dans le mollet lassa la patience du bûcheron.

—Doucement, dit-il, un peu de pitié pour le pauvre monde.

—Je crois que le drôle raisonne, dit un de ceux qui le maltraitaient. Monsieur est douillet: on va prendre des gants pour le mener par la main.

—Je voudrais vous voir à ma place, dit Zerbin; nous verrions si vous ririez.

—Te tairas-tu, drôle! dit le chef de la bande en lui décochant un coup de poing à décorner un boeuf.

Le coup était mal porté sans doute, car, au lieu d'atteindre Zerbin, il alla droit dans l'oeil d'un estafier. Furieux et à moitié aveugle, le blessé se jeta sur le maladroit qui l'avait frappé et le prit aux cheveux. Les voilà qui se battent; on veut les séparer: les coups de poing pleuvent à droite, à gauche, en haut, en bas; c'était une mêlée générale: rien n'y manquait, ni les enfants qui crient, ni les femmes qui pleurent, ni les chiens qui aboient. Il fallut envoyer une patrouille pour rétablir l'ordre, en arrêtant les battants, les battus et les curieux.

Zerbin, toujours impassible, s'en allait au château en se promenant, quand, sur la grande place, il fut abordé par une longue file de beaux messieurs en habits brodés et en culottes courtes. C'étaient les valets du roi, qui, sous la direction du majordome et du grand chambellan lui-même, venaient au-devant du fiancé qu'attendait la princesse. Comme ils avaient reçu l'ordre d'être polis, chacun d'eux avait le chapeau à la main et le sourire sur les lèvres. Ils saluèrent Zerbin; le bûcheron, en homme bien élevé, leur rendit leur salut. Nouvelles révérences de la livrée, nouveau salut de Zerbin. Cela se fit huit ou dix fois de suite avec une gravité parfaite. Zerbin se fatigua le premier: n'étant pas né dans un palais, il n'avait pas les reins souples, l'habitude lui manquait: