—Combien qu’vous êtes?
—Nous sommes plusieurs (ils étaient cinq); mais nous vous paierons bien. N’vous donnez pas la peine de descendre, nous allons nous arranger.»
Gigomard ne demandait pas mieux que de rester assoupi dans son hamac de bois et de cuir; il laisse donc aux jeunes gens qui l’avaient apostrophé le soin de s’installer dans la voiture. L’un d’eux y entre, ouvre immédiatement la portière opposée, et descend sans bruit; ses camarades l’imitent, traversent successivement le fiacre, en font le tour, et reviennent à la portière qu’ils avaient ouverte d’abord. Ils se succèdent ainsi processionnellement pendant quelques minutes, entrant d’un côté, sortant de l’autre, et laissant toujours la voiture vide.
«Ah! çà, s’écrie Gigomard, dont la vue et les idées sont confuses, vous voulez donc assassiner mes chevaux? comment diable tiendrez-vous tous dans mon bahut? Voilà une heure qu’il y monte du monde! j’peux pas conduire un régiment.
—C’est fait, répond l’inventeur de la plaisanterie, en fermant la portière avec fracas. «Allons, adieu, les amis; bien des choses chez vous.... En route, Cocher, et dépêchons; il y aura un pour boire soigné.»
Quelle fut la surprise de Gigomard, quand, arrivé au boulevard Saint-Denis, il trouva son fiacre, qu’il croyait surchargé, complétement dépourvu d’habitants!
Un autre soir, tandis que le père Gigomard faisait sa sieste sur son siége, des rapins, campés à la porte d’un atelier, l’appellent impérativement:
«Ohé! Cocher! arrivez vite! venez nous prendre!»
Le père Gigomard se met en marche; mais aussitôt un fracas épouvantable, un bruit de planches brisées se fait entendre derrière lui, et de perçantes clameurs partent du milieu des décombres. Les rapins avaient amarré au fiacre l’échoppe roulante d’un savetier, qui, emporté soudain avec tout son établissement, s’imaginait être victime d’un tremblement de terre.
Le dimanche, loin d’être le jour du repos pour le Cocher de Fiacre, lui apporte un surcroît de travaux et de bénéfices. Des familles entières, père, mère, enfants, domestiques, s’entassent dans sa voiture, pour être transportés dans les bois de Boulogne, de Vincennes ou de Romainville; il pousse même ses excursions jusqu’à Versailles, d’où il ramène, en les rançonnant, des voyageurs qui n’ont pu trouver de place au chemin de fer.