Le fiacre est l’accessoire obligé de toutes les actions importantes de la vie de l’ouvrier ou même du commerçant parisien. C’est en fiacre que le nouveau-né est porté à la mairie et à l’église; c’est un fiacre qui reçoit les fiancés et leurs familles, et, au sortir du temple, conduit la noce au Capucin ou au Cadran Bleu. Durant les saturnales du Carnaval, les masques s’installent dans des fiacres pour se donner en spectacle le long des boulevards, pour se rendre au bal, pour aller, le Mercredi des Cendres, se faire jeter de la farine à la tête, sur la route de la Courtille. Les conscrits que le sort a favorisés, ceux qu’il a condamnés au service, s’accumulent sur un fiacre, tant en dedans qu’en dehors, et du haut de l’impériale où ils sont juchés, lancent aux passants de joyeuses apostrophes. Deux jeunes gens ont-ils résolu de se battre, malgré les arrêts de la Cour de Cassation, c’est un fiacre qui les conduit sur le terrain. Le père Gigomard se soucie médiocrement de cette corvée, et sa figure s’allonge, lorsque, au point du jour, il voit s’avancer vers lui six individus, dont l’un porte une boîte de pistolets, et qu’on lui dit mystérieusement:

«Au bois de Vincennes!

—Tant pis,» répond-il, et il ralentit le pas de ses chevaux, comme pour donner aux deux adversaires le temps de réfléchir et de se réconcilier. Quand ils se sont éloignés, quand il les a vus s’enfoncer dans le bois, il demeure triste et morne, et la saveur du caporal dont il charge sa vieille pipe, n’a point le pouvoir de le distraire. Il attend avec anxiété le bruit des deux détonations; il fait des vœux pour que l’issue du combat ne soit point funeste. Mais son attente a été trompée; les témoins rapportent un blessé; le Cocher retourne les coussins de sa voiture, pour éviter qu’ils soient tachés par le sang, aide les témoins à placer commodément la victime, et s’il peut prendre l’un d’eux à part, il lui demande à voix basse: «En réchappera-t-il? y a-t-il du danger?» En ramenant le blessé à son domicile, il évite avec soin les cahots, et poursuit le cours de ses réflexions:

«Le pauvre diable! c’est p’t-être pour que’que mauvaise femme,—ou bien une querelle de café,... j’suis sûr que ça n’en valait pas la peine... Un beau garçon, ma foi!... Qu’est-ce que va dire sa mère?... et puis, si ça s’découvre, on est capable de les poursuivre... Les hommes sont que’quefois pires que des loups... s’il allait mourir dans ma voiture!... mais, non; il crie... c’est bon signe; il a encore les poumons solides... Dieu de Dieu! j’aurais bien donné vingt francs pour être arrivé à la station un quart-d’heure plus tard!... Jérôme les aurait conduits, et lui, c’est un vieux dur-à-cuire, qu’est sensible comme un manche de fouet. Mais, moi, ça m’fait d’l’effet; c’est plus fort que moi, et s’il fallait recommencer souvent, j’aimerais mieux renoncer au métier.»

La conduite du père Gigomard en cette circonstance montre que l’humanité est une de ses vertus; son honnêteté ne mérite pas moins d’éloges. Vingt fois on a oublié dans son fiacre des valeurs, des objets précieux, qu’il aurait pu s’approprier; il a toujours été au-devant des réclamations. On a parlé de fiacres perfides, qui ont entraîné des voyageurs, et principalement des voyageuses dans des quartiers lointains et déserts de concert avec des voleurs. Ces allégations ont été imaginées par des hommes dont la lecture des romans d’Anne Radcliffe avait sans doute dérangé le cerveau. Le Cocher de Fiacre est aussi fidèle en réalité que sur l’enseigne des cabarets, et en voici un exemple historique:

Un commis-voyageur d’une maison de Bruxelles prend un fiacre à la station de l’Hôtel-de-Ville, et le congédie quelques heures après, pour aller rejoindre un ami qui lui avait donné rendez-vous à onze heures au café Colbert. A peine y est-il entré, qu’une émotion violente se peint sur ses traits.

«Qu’as-tu donc? lui demande son ami, te sens-tu indisposé?

—Mon Dieu! j’ai perdu mon portefeuille!

Il se fouille, retourne ses poches, et demeure convaincu de la réalité de sa perte.

—Qu’est-ce qu’il y avait dedans?