Pour l’entrepreneur, il n’y a pas d’autre distinction que celle-ci; pour lui tout se résout en plus ou moins de pièces de cinq francs à donner le jour de la paye. Peut-être bien même, pour beaucoup d’entre eux, l’estime qu’ils accordent à leurs ouvriers est en raison inverse du prix qu’ils leur donnent.

Aux pièces ou à la tâche, comme on évalue le travail plus que le temps, un bon ouvrier peut singulièrement augmenter son salaire et gagner jusqu’à sept et huit francs par jour, principalement les tailleurs de pierres qui, le plus ordinairement, travaillent à la tâche. Si tous ces ouvriers, répandus dans les diverses parties du bâtiment, étaient abandonnés à eux-mêmes, on peut dire sans crainte de les calomnier que la mousse aurait tout le temps de verdir sur chaque pierre et que Paris n’aurait pas vu de longtemps tous ces nouveaux quartiers qui s’élèvent comme par enchantement.

Le Maçon est essentiellement ami du proverbe: Hâte-toi lentement, ou de celui qui dit: Qui va doucement va longtemps (Chi va piano va lontano); probablement les plâtriers transfuges d’Italie auront apporté dans le métier cette grande maxime des paresseux, que les Maçons feraient volontiers graver en lettres d’or, dans leurs chantiers et dans leur chambrée. Aussi, cet amour exagéré a-t-il donné lieu à un proverbe caractéristique: Sueur de Maçon vaut un louis. On voit que leur réputation date de loin à cet égard.

Pour surveiller ses dispositions au dolce far niente, l’entrepreneur a sur les lieux un contre-maître qui prend le titre de maître compagnon Maçon, chargé de la direction des travailleurs. C’est lui qui gourmande les paresseux, marque les retardataires ou les absents. Il parcourt l’atelier, vérifie partout si le temps est bien employé, si les choses marchent convenablement, bien entendu qu’au besoin il donne çà et là un conseil et un coup de main; et ses services et ses avis sont d’autant plus nécessaires que tout ouvrier qui se trouve en présence d’une difficulté qui lui semble insoluble se croise paisiblement les bras et attend que le ciel ou le maître compagnon lui vienne en aide. On comprend facilement toute l’importance des fonctions de ce dernier et l’attention que l’entrepreneur doit apporter à le choisir. En effet, non-seulement il faut qu’il soit actif, intelligent, mais encore incorruptible, et qu’il sache résister courageusement aux jugements irrésistibles du marchand de vin. Habituellement, toutes ces précieuses qualités sont estimées au prix de 180 à 200 fr. par mois par l’entrepreneur qui garde à l’année et même pendant le temps du chômage, durant l’hiver, cet utile employé.

Pendant que nous avons parcouru le chantier, que nous avons flâné çà et là au milieu des échafaudages, le temps s’est écoulé, il est neuf heures, et au premier son de l’horloge, tout s’arrête; les bras restent en suspens. La pierre qu’on enlevait demeure en équilibre; toutes les mains ont presque lâché le câble, comme disent nos ouvriers, avant même qu’on eût donné un point d’appui à la masse menaçante suspendue en l’air; le mortier sèche sur la truelle; toutes les scies ont, d’un commun accord, cessé leur horrible grincement; c’est l’heure du déjeuner, et depuis le dernier manœuvre jusqu’au plus habile tailleur de pierres, personne ne donnerait au travail une minute de plus que le temps qu’il lui doit exactement. On a fait un reproche aux Maçons de cet ensemble admirable, de cette spontanéité touchante et unanime; mais nous demanderons si l’entrepreneur ne se hâte pas de les repincer au demi-cercle, pour employer une de ses expressions ordinaires, dès qu’il peut les surprendre en défaut. En exerçant rigoureusement le droit de quitter le chantier pour la table de la gargotte, le chantier est irréprochable; mais quand il faut reprendre le ciseau, quand le temps du repas est écoulé, il montre une conscience beaucoup moins scrupuleuse.

Tandis que les Manœuvres mangent modestement en plein air le morceau de charcuterie, ou l’angle de fromage de Brie, accompagné de l’énorme morceau de pain que vous avez certainement remarqué sous leur bras à leur arrivée au travail, les compagnons Maçons se rendent chez le marchand de vin le plus proche, qui, au moment du déjeuner, a eu l’attention de tremper la soupe, potage plantureux, flanqué de pommes de terre, de légumes, où la carotte tient un honorable rang, et dont le pain, fourni par les ouvriers, forme la base solide. Le tout est arrosé d’un ou deux litres selon le nombre des convives, et après ce repas où se traitent les affaires, où les nouvelles circulent, à la suite duquel le plus lettré lit le canard en vogue que le crieur public échange contre la pièce de cinq centimes, vulgairement un sou, chacun emploie le surplus de son loisir à son gré. La pipe en fait principalement les frais, et les Maçons, mollement couchés sur un tas de plâtre au soleil l’été, groupés l’hiver autour du feu, quand par hasard il s’en trouve sur le chantier ou dans les environs, lancent gravement la fumée avec toute l’insouciance du dandy qui vient après dîner fumer son cigare sur le boulevard des Italiens. Pour le Maçon, la distraction c’est le repos, et il abhorre tous les divertissements qui réclament de l’activité.

A dix heures on reprend le travail jusqu’à deux, on mange une seconde soupe, et la journée se termine à six heures. L’ouvrier est libre alors de regagner son gîte, et il faut, je vous assure, les séductions de ladite bouteille pour qu’il retarde l’heureux moment où il s’étendra dans son lit.

Les compagnons Maçons, comme tous les ouvriers, habitent à peu près tous les quartiers. Cependant ils se logent de préférence aux environs de l’Hôtel-de-Ville, et les petites rues sales et étroites qui avoisinent le palais municipal, renferment de nombreux garnis. Ils se réunissent pour former une chambrée, et s’installent chez un logeur qui cumule en outre l’office de restaurateur, ou plutôt de gargotier. C’est lui qui prépare le souper; c’est lui qui, dans le moment où le travail manque, fournit les repas à crédit à ceux dont il se croit sûr.

Le rendez-vous général des compagnons Maçons est à la place de Grève. Dès cinq heures du matin ils y arrivent en foule, et non-seulement les ouvriers s’y rendent, soit pour attendre de l’ouvrage, soit pour chercher des camarades; mais le rôleur (on appelle ainsi le compagnon spécialement chargé de trouver des engagements) et l’entrepreneur y viennent pour enrôler des travailleurs, c’est de ce point de réunion qu’est venue l’expression faire Grève, appliquée aux Maçons qui sont oisifs, soit faute de travail, soit volontairement. Les compagnons nouvellement débarqués à Paris pour y tenter la fortune, vont tout d’abord à la place de Grève. C’est encore là, chez le marchand de vin, dans cette arrière-boutique garnie de tables grossières dont les nappes marquées de larges taches violettes attestent la qualité du liquide, dans cet obscur refuge de l’ouvrier parisien, qu’on vient tour à tour se payer des rondes en attendant l’ouvrage; et souvent bien des coalitions, des complots, parfois d’honnêtes projets pour l’avenir se sont formés là, inter pocula, ce que nous traduisons librement par: en face d’une foule de litres, dans les tavernes enfumées où viennent siéger à la fois l’oisiveté, le malheur et la police.

Les charpentiers et les menuisiers font Grève comme les Maçons; pour les serruriers, ils ont élu domicile au Pont-au-Change, où la boutique du marchand de vin est également un annexe nécessaire, un asile rarement désert.