Nous avons longuement insisté sur les occupations des Maçons, parce que c’est au milieu de leurs travaux qu’on les voit avec leur véritable physionomie. Maintenant nous devrions sans doute parler de leurs plaisirs; mais on les connaît, ils sont calmes et se résument le plus souvent dans une consommation extraordinaire de veau froid, de gibelottes plus ou moins authentiques, de salades furieusement assaisonnées, et surtout de vin à six et à huit. Le tout est varié par des promenades de pure observation aux bals qui, dans toutes les saisons possibles, ont le privilége de fournir la banlieue de valses et de quadrilles. Assez fréquemment la journée se termine par des rixes auxquelles les Maçons prennent une part plus active. Nous ne reviendrons donc pas sur les joies un peu grossières qui sont les mêmes pour toutes les classes laborieuses de cette capitale, si fière de son luxe raffiné et de sa civilisation, et nous nous bornerons à nommer les jours de fête du Maçon, ceux où l’habit bleu à larges pans, à boutons de métal, s’étale fièrement au soleil, où l’on chausse les bottes carrées, solides comme les souliers, mais éclatantes d’une magnifique couche de cirage: jours solennels pour lesquels on se pare de la montre d’argent que laissent deviner le cordon de soie flottant galamment sur le gilet, et les breloques d’acier poli.
Le saint Dimanche, le lundi, surtout celui qui suit la paye; la fête patronale que les tailleurs de pierres célèbrent à l’Ascension, les charpentiers à la Saint-Pierre, les menuisiers à la Sainte-Anne, les serruriers à la Saint-Pierre; la Pose du bouquet, la Conduite des camarades à leur départ, sont autant de jours consacrés au repos par les Ouvriers en bâtiment, d’après les souvenirs les plus respectables et certainement les plus respectés.
Dans le nombre, deux fêtes méritent d’être signalées: la Pose du bouquet et la Conduite des camarades.
Quand les Ouvriers ont terminé un bâtiment, lorsque le dernier coup de ciseau est donné, que la dernière pièce de charpente est posée au faîte de l’édifice, ils se cotisent, achètent un énorme branchage encore couvert de sa verdure, qu’ils ornent de fleurs et de rubans; puis, l’un d’eux, choisi au hasard, va attacher au haut de la maison qu’on vient d’élever le bouquet resplendissant des Maçons, et quand tout l’atelier voit se balancer fièrement dans les airs le joyeux signe, quand il voit les faveurs voltiger à chaque brise, le feuillage onduler doucement au souffle du vent, au sommet de cette maison dont on creusait les fondations il y a quelques mois; il applaudit et lance un bruyant vivat. Cette cérémonie accomplie, on prend deux autres bouquets dont les dimensions font la beauté plutôt que le choix des fleurs, et on se rend chez le propriétaire, le bourgeois, puis chez l’entrepreneur. Tous deux, en échange de l’offrande fleurie et parfumée des ouvriers, lâchent quelques pièces de cinq francs avec lesquels on termine gaiement la journée, sans trop se rappeler les fatigues de la veille, sans s’inquiéter non plus des soucis du lendemain. La Pose du bouquet, modeste solennité, charmante des fleurs qui font la parure de ce jour, est une de ces heureuses traditions qu’on retrouve encore, mais trop rarement dans les différents corps de métiers.
La Conduite est une marque d’estime qu’on accorde plus peut-être dans les villes de province qu’à Paris à l’ouvrier qui s’éloigne et qui a su, durant son séjour, obtenir l’estime et l’amitié de sa corporation. Cette bienveillante démonstration est principalement en usage parmi les ouvriers affiliés à quelqu’une des sociétés de compagnonnage. Le jour du départ on se réunit en une troupe nombreuse, chacun revêtu de ses habits de fête, et on accompagne le partant jusqu’à une certaine distance de la ville qu’il abandonne. L’un porte sa canne, l’autre son sac, le reste se charge de verres et de bouteilles; puis on marche en causant, en chantant, en trinquant jusqu’au moment de la séparation; alors on porte une santé générale au voyageur, et l’on se sépare. Malheureusement la Conduite ne finit pas toujours aussi paisiblement, surtout parmi les ouvriers compagnons. Il arrive quelquefois qu’une société rivale, prévenue du départ, se rend sur les lieux; l’amicale séparation se transforme en une sanglante mêlée; souvent, l’ouvrier qui partait le cœur content, rempli d’espérance, joyeux à l’avance des aventures et de la liberté du voyage, voit son tour de France subitement interrompu, et ne quitte le champ de bataille que pour aller à l’hôpital attendre son rétablissement.
Toutefois, il faut ajouter, à l’honneur de nos ouvriers, que ces rencontres deviennent plus rares de jour en jour; mais les annales du compagnonnage renferment de nombreux récits de ces luttes acharnées.
Ainsi, sans remonter fort loin, en 1816, deux sociétés rivales de Tailleurs de Pierres, excitées par la jalousie, par la concurrence, se rencontrèrent aux environs de Lunel, dans le Languedoc, et en vinrent aux mains avec une fureur extrême. Le combat dura longtemps, et plusieurs combattants des deux parts y perdirent la vie. Comme dans de plus importantes circonstances, les deux partis célébrèrent également la victoire par des chansons. Nous citerons un couplet de l’une d’elles, pour montrer l’ardeur passionnée, barbare, avec laquelle on se combattait alors:
Entre Vergère et Muse, nos honnêtes compagnons
Ont fait battre en retraite trois fois ces chiens capons.
Nous détruirons ces scélérats;