Les escouades d’hommes et d’enfants, à la solde de l’entrepreneur, ont dans leurs attributions la toilette des places, des boulevards, des ponts, quais, ports, descentes d’abreuvoirs, escaliers de descente à la rivière, etc. A peine ont-elles fini leur tâche, que les boueurs conduisent à travers les rues leurs tombereaux, dont ils emportent hors de la ville le contenu fécondant. Cette vase qui vous répugne contribuera à fertiliser les champs voisins, et, transformée agréablement, reparaît sous forme de carotte, pomme de terre, ou autre végétal.
Plaignez les hommes que la destinée a condamnés à cette utile et rebutante besogne du débarbouillement des pavés, car aucun bien-être, aucune jouissance, ne compensent leurs fatigues et leurs douleurs. Ce sont des galériens, moins le crime; des forçats libres et estimables; car il leur faut une grande force d’âme pour lutter contre le dénuement, et ne jamais manquer au commandement qui dit: «Tu ne déroberas point.» En grelottant dans leurs haillons à côté de gens chaudement vêtus, en frôlant des boutiques où l’or étincelle, il leur faut, pour se conserver purs de tout larcin, soit une résignation bénigne, soit une crainte terrible des procureurs du roi; et, certes, c’est moins ce dernier sentiment qui les guide que la moralité profondément enracinée en leurs cœurs. Ils savent s’imposer à eux-mêmes le supplice de Tantale. Leur minable extérieur cache une âme incorruptible.
«C’est pour un modèle,» dit Henri Monnier, taillant ses crayons et ouvrant son album, pendant que le Balayeur posait devant lui.
—Modèle de misère, dit tristement le balayeur.
L’hiver surtout!...
Sans les balayeurs, Paris serait englouti sous les glaces comme les légions françaises en Russie. Un verglas glissant couvre le pavé; les ruisseaux gelés forment de larges nappes de cristal, dont de nouvelles eaux accroissent continuellement l’épaisseur; le dégel fait de cette masse solide un océan de fange que grossissent en tombant des toits des torrents de neige fondue. Le corps enveloppé d’une espèce de sac qu’ils portent en bandoulière durant les beaux jours, chaussés de gros sabots, coiffés de chapeaux qui peuvent tenir lieu de parapluie, les Balayeurs fendent à coups de pioche les blocs de glace, préviennent d’innombrables chutes en semant de la cendre ou du sable sur le verglas, et disent aux flots du dégel: «Vous n’irez pas plus loin!»
La belle saison change la nature de leurs travaux, sans augmenter leur salaire d’un franc par jour. C’est la classe aisée seulement qui peut saluer le soleil de mai, comme l’avant-coureur des plaisirs, ainsi que l’a si élégamment exprimé notre grand poëte inédit:
O riches d’ici-bas, ô maîtres de la terre,
Dont les coffres sont pleins d’un or héréditaire,
Dans les jours rigoureux vous n’avez pas connu