Le féminisme, ainsi compris (et demandez aux femmes distinguées qui sont à la tête du féminisme, non tapageur, mais solide et obstiné, si ce n'est pas ainsi qu'il faut le comprendre), est une véritable insurrection de la femme contre ses propres défauts et contient une renaissance de la femme.

Je n'ai jamais rien écrit de plus juste et de plus pénétrant (tout est relatif et ma profondeur est encore très superficielle) sur le féminisme, que ces lignes que j'avais oubliées, mais que je retrouve précisément dans le livre de M. Joran: «Et j'appelle féminisme, ce qu'on n'a pas assez vu qu'il est au fond, une insurrection de la femme, non point contre l'homme, mais contre elle-même, contre ses propres défauts, qu'elle ne laisse pas d'avoir assez naturellement et que, par certains calculs plus ou moins conscients, les hommes ont très complaisamment cultivés, entretenus et développés en elles. La femme faible de cœur et de pensée, frivole, coquette, aimant les hommages, lesquels sont d'agréables insultes, folle de toilette et de talents d'agrément, ne songeant qu'à plaire, n'ayant d'autre pensée que de séduire et d'être courtisée et composant dans cet esprit sa vie tout entière: c'est contre cette femme-là qu'un certain nombre de femmes se sont insurgées; c'est cette femme-là qu'elles n'ont plus voulu être, c'est le contraire de cette femme-là qu'elles ont voulu devenir et c'est cela même qui est le fond du féminisme.»


Or, voyez comme les points de vue sont éloignés et comme nous sommes impénétrables les uns aux autres et comme le fond du féminisme échappe à M. Joran, ou comme le parti pris est grand chez lui de ne rien trouver de bon dans le féminisme: pour avoir écrit ces lignes, M. Joran me trouve burlesque d'abord, ce qui va de soi, puisque je ne suis pas de son avis; mais, encore, il me trouve «inconscient». Il me dit:

«M. Faguet nous élève à des hauteurs où le féminisme rejoint le stoïcisme. [Non; et il s'en faut; mais encore, pourquoi non? pourquoi une femme n'aurait-elle pas une pensée stoïcienne ou chrétienne? Eh! c'est que la femme est un être inférieur!] Insurrection de la femme contre elle-même et contre ses propres défauts! Il va falloir une bien grande force d'âme pour pouvoir se dire féministe. [Il faudra simplement avoir du bon sens.] Réussira-t-on à persuader à certaines femmes que nous connaissons tous que les hommages sont d'agréables insultes? [A certaines, que, du reste, j'aime autant ne pas connaître, non; mais toute femme qui n'est pas une pintade, sait que, quand on lui dit: «Vous êtes adorable», on la prend pour ce que vous savez, ou comme pouvant le devenir.] C'est la voie de la perfection, tout simplement, que M. Faguet, guide austère, ouvre aux femmes. [C'est la voie de la raison pratique; ce n'est pas moi qui l'ouvre, c'est le féminisme sérieux, qu'il faut connaître et qu'il faut comprendre.] Je doute qu'elles consentent à le suivre jusque-là. Il en coûterait trop à la faiblesse de la plupart d'entre elles. Tant de détachement est bien difficile. Nous les verrons bien plutôt se résigner à n'être que de petites personnes imparfaites, mais choyées et gâtées. Pour se hausser jusqu'à un tel dédain des hommages, il faudrait qu'elles ressemblassent toutes à cette «vierge forte» dont M. Marcel Prévost nous raconte l'histoire. [Voyez-vous l'homme dans la tête duquel il ne peut pas entrer qu'une femme ait le sens commun!]... Les hommages ne sont pas des insultes. C'est ce qui poétise un peu les rapports entre les sexes; c'est le voile chatoyant jeté sur les laideurs de notre pauvre humanité. Et ils sont bien, bien coupables, s'ils sont conscients, les écrivains qui s'attachent à narguer ces hommages... comme s'ils nous défendaient de semer de fleurs ou d'orner de tapis le chemin qui nous conduit à l'autel!»

Certes, voilà bien l'antiféministe décidé et sans réserves, celui qui non seulement n'admet pas que la femme puisse être un être sérieux; mais qui encore, serait désolé qu'elle le devînt. C'est précisément, comme je crois l'avoir déjà dit, ce qui fait l'intérêt de ce volume. Il est sans nuances et sans concessions. C'est un beau livre de combat. Le féminisme du haut en bas, à gauche, à droite, en surface et en profondeur, en coupe et en élévation, est une stupidité ou un «mensonge»: l'auteur ne sort pas de là. Les livres de ce genre émoustillent et réveillent les plus endormis. Ils ont ce charme.

Et puis, écoutez bien, c'est le livre d'un misogyne. Il y est dit beaucoup de mal des femmes. Les hommes sont assez friands de ces livres-là. Et les femmes s'y plaisent aussi. Elles ont assez d'esprit pour s'en amuser... Mais voilà que je retombe dans l'insupportable défaut que j'ai de ne pas croire à la stupidité des femmes. De mon féminisme, délivrez-moi, Seigneur!


[ANTIFÉMINISME]