La vérité est qu'il ne produit rien du tout, cet article, et que tantôt, sans que l'article y soit pour rien, le mari commande et tantôt, malgré l'article, la femme gouverne. C'est cela qui est spontané, c'est cela qui est d'instinct, tantôt de la part de l'une, tantôt de la part de l'autre. Mais, dès lors, l'article est une simple phrase, assez malheureuse du reste, car elle peut, à la rigueur, persuader à la femme qu'elle doit obéir à son mari quand celui-ci lui commande un crime.

—Jamais de la vie! me répondrez-vous.

Ah! Eh bien! Alors, vous voyez bien que la femme ne prend jamais cet article au sérieux, et que personne, ce qui est raison du reste, ne le prend au sérieux; et je ne vois pas pourquoi vous y tenez tant.

Ainsi tout du long. La passion de M. Joran,—assez généreuse du reste, car, au fond, ce qu'il voudrait ce serait empêcher que les femmes ne fussent affolées par le féminisme et conduites par lui à faire beaucoup de sottises,—la passion de M. Joran l'empêche de raisonner juste, ou, plutôt, de raisonner complètement, c'est-à-dire de voir l'objection. Il ne la voit jamais. Il roule devant lui comme une automobile. Croirait-on que ce pauvre petit projet de loi de M. Grosjean, ce timide projet de loi qui ne demande pas même que la femme qui travaille ait la libre disposition du produit de son travail personnel, qui demande seulement que l'on protège ses gains et salaires, croirait-on que cet humble projet de loi, minimum, selon moi, de justice et de pitié, est repoussé avec indignation par M. Joran? «Toutes lois qui établiront dans le ménage deux budgets y introduiront aussi la méfiance. Nous espérons que la loi Grosjean ira rejoindre l'autre qui dort depuis dix ans dans les oubliettes du Sénat»—et que le mari pourra continuer à boire à l'Assommoir l'argent gagné par sa femme pour ses enfants. Mais non, M. Joran est toujours poursuivi par son idée fixe: le mari est toujours la raison même, la femme est toujours une incapable. Si c'était vrai... Mais je crois que ce n'est vrai que par-ci par-là.

M. Joran est un esprit juste, ne vous y trompez pas; mais c'est un esprit unilatéral. Il n'a vu du féminisme que le côté grotesque, les revendications de la femme «éternelle esclave», les extases des féministes lyriques (ou mystificateurs) devant la femme fleur exquise de l'humanité, les prétentions, aussi, de certaines femmes à se transformer en hommes; et tout cela, avec raison, lui a paru une forme nouvelle du genre burlesque et il a foncé sur le féminisme—et sur le féminisme quel qu'il fût—comme Hippolyte poussait au monstre. Mais il n'a vu qu'un côté du féminisme et le plus ridicule et il n'en a pas vu du tout le fond.

Le fond du féminisme est ceci: la femme est l'égale de l'homme; sauf le génie, cas ultra exceptionnel, elle est parfaitement l'égale de l'homme; tout ce qu'il fait, elle peut le faire; il ne faut pas dire: elle doit le faire; mais elle peut le faire; donc, tout en lui conseillant de vivre comme ont fait sa mère et sa grand'mère, si elle le peut, il faut, si elle ne le peut pas, et même si elle ne le veut pas, ce qui est permis, lui laisser le droit, à ses risques et périls, d'exercer toutes les fonctions que les hommes exercent; et il y aurait crime de lèse-liberté à ne pas agir ainsi.

Voilà le fond du féminisme et il est inattaquable pour tout homme qui n'admet pas que dans l'humanité il y ait des majeurs et des mineurs par fiction légale.

Le fond du féminisme est encore ceci: un certain nombre de femmes, dont quelques-unes sont des hystériques, mais dont beaucoup sont de haute raison, ont pensé que la femme des hautes classes et des classes bourgeoises s'était faite mineure elle-même, par sa frivolité, par sa paresse, par ses grâces languissantes, par l'éducation toute de talents d'agrément qu'elle se donnait; et que les hommes n'avaient que trop raison, en notre siècle, de ne plus vouloir épouser de pareilles poupées; elles ont pensé que, soit pour vivre indépendantes et fières, soit pour épouser des hommes sérieux, et aussi, quand l'homme sérieux est mort, pour le continuer et élever convenablement les enfants; et aussi, quand l'homme sérieux reste vivant, pour l'aider dans sa tâche d'éducateur, la femme devait renoncer à être une enfant elle-même, futile et mignarde, la «femme-enfant» si merveilleusement croquée par Dickens; qu'elle devait se viriliser un peu, sans perdre ses grâces naturelles, que du reste il lui est assez difficile de perdre; qu'elle devait se donner une éducation forte et un caractère sérieux et ferme; qu'elle devait se donner pour devise: «Face à la vie!»; et qu'ainsi, soit seule, si elle devait rester seule, soit soutenue d'un époux et le soutenant, elle serait et plus vraiment heureuse et plus légitimement contente d'elle, ce qui, non seulement est permis, mais est une manière de devoir.