M. Théodore Joran n'est pas l'homme d'un seul livre; il en publie un par an; il est l'homme d'une seule idée en beaucoup de livres. Il attaque le féminisme; puis, il se repose en lisant des auteurs féministes, et il attaque le féminisme de nouveau, et ainsi de suite.
C'est ainsi qu'au Mensonge du féminisme a succédé Autour du féminisme et qu'à Autour du féminisme a succédé Au cœur du féminisme. L'année prochaine, nous aurons: A travers le féminisme, et dans deux ans: Par delà le féminisme, puisqu'il aura été traversé. Je ne promets pas de suivre M. Joran dans les quatre-vingts volumes qu'il se propose évidemment d'écrire sur cette grande question, palpitante il y a vingt ans, mais je m'arrête un instant, répondant à ces deux derniers volumes, parce qu'ils contiennent, le premier surtout (Autour...) quelques trouvailles très intéressantes.
Ce sont des rapports d'exploration. M. Joran, convaincu qu'il aura écrasé le féminisme, quand il aura démontré que quelques féministes sont fous du cerveau, va chercher les écrits, peu connus du public, des féministes les plus excentriques, en fait des citations copieuses et s'en égaye avec un atticisme approximatif. Après tout, c'est la méthode des Provinciales; la différence n'est que dans la manière.
Donc, M. Joran lit ceci, lit cela, et nous en rend compte pour prouver sa thèse; mais, en attendant, il nous en rend compte et ne laisse pas de nous instruire. C'est ainsi qu'il lit l'excellent livre, que lui-même trouve plein de mérite, de Mme Hélys, sur les mœurs suédoises. Il est complètement ébouriffé, bien entendu, devant un peuple où les jeunes gens sont peu amoureux et où les jeunes filles sont instruites de très bonne heure de tout ce qu'il importe essentiellement à une jeune fille de savoir. «... Il y a deux ou trois ans, dit Mme Hélys, une doctoresse annonça une série de conférences strictement destinées aux femmes. Elle devait traiter de «l'avenir». Elle fit salle comble. Eh bien, les jeunes filles au-dessus de quinze ans étaient non seulement admises, mais invitées à venir s'y instruire.»—Sur quoi M. Joran s'indigne, la pourpre au front, et s'écrie: «Nous n'en sommes pas là en France... Si bien; et c'est ce qui nous prouve que le féminisme doit être écrasé comme un reptile immonde et dangereux.»
Pour moi, très persuadé qu'il n'y a rien de dangereux et de funeste pour la jeune fille, comme l'ignorance de ce qui l'attend ou de ce qui l'attendra dans ses relations avec les jeunes gens; convaincu que c'est un préjugé stupide, du reste, de confondre innocence avec ignorance; et convaincu, pour parler «oie blanche», qu'il faut être blanche, mais qu'il est épouvantablement périlleux d'être une oie; j'ai dit cyniquement, à propos de l'Avarié de M. Brieux, que cette pièce devrait être mise dans les bibliothèques de lycées de garçons et dans les bibliothèques de lycées de filles, et je dois être écrasé comme un reptile immonde et dangereux;—mais, en attendant, nous avons une bonne et probe analyse du livre de Mme Hélys sur les mœurs suédoises, et c'est l'essentiel.
De même, M. Joran a reproduit un article de M. Ginisty relatif à une conférence faite en novembre 1893 à Paris, par une jeune Norvégienne, sur la chasteté masculine. Cette jeune fille, instruite de tout ce que, à mon avis, doit savoir une jeune fille pour ne pas être exposée aux pires catastrophes, comme il est bon, quand on côtoie un précipice, de n'être pas aveugle; cette jeune fille exposait à Paris cette idée, courante en Norvège, cette idée exposée dans un Gant de Bjœrnson, cette idée reprise du reste en France dans le Droit des Vierges, de Paul-Hyacinthe Loyson et dans l'excellent roman de Germaine Fanton, les Hommes nouveaux; que la jeune fille pure ne doit épouser qu'un homme aussi pur qu'elle et que c'est son droit, en même temps que pour l'intérêt de la race, c'est son devoir. M. Ginisty fut suffoqué et déduisit longuement les raisons de sa suffocation. Je ne suis pas dans le sentiment de M. Ginisty, mais je lis son article avec intérêt. A la vérité, j'aimerais mieux que M. Joran eût réussi à se procurer la conférence même de la jeune fille qui a scandalisé M. Ginisty.
De même encore, M. Joran a lu pour moi les six cents pages in-octavo de Mme Renooz, sur... sur tout. Je l'en remercie. Il s'est imposé une tâche honorable et qui pouvait être utile. Il n'y a guère que des folies dans le dictionnaire encyclopédique de Mme Renooz (Psychologie comparée de l'homme et de la femme), mais il n'est pas tout à fait sans intérêt de les connaître sommairement, non pas pour s'en réjouir à la manière grasse, comme fait M. Joran, mais pour savoir jusqu'où l'infatuation féminine (à moins que ce ne soit la mystification féminine) peut bien aller.
Il y a même çà et là,—erat quod tollere velles, pour parler comme M. Joran qui adore, comme moi, la citation latine, mais qui en abuse,—il y a même çà et là des idées justes dans le gros livre de Mme Renooz, des idées que M. Joran trouve ridicules, mais que je n'estime pas aussi fausses. Pour prouver (je crois) que l'homme et la femme devraient se marier ayant tous deux le même âge, Mme Renooz nous dit: «L'homme vieillit plus vite que la femme...» Elle exagère; mais elle est beaucoup plus près de la vérité que M. Joran, quand il dit: «C'est nier l'évidence. La femme vieillit plus vite que l'homme. Aussi est-il sage que le mari ait au moins plusieurs années de plus que sa femme pour contrebalancer par l'inégalité de l'âge les exigences des sens. L'homme éprouve encore des désirs et a encore la capacité de les satisfaire à un âge où depuis longtemps la femme n'en éprouve plus...»—J'ose affirmer à M. Joran qu'il a sur cette question des renseignements furieusement incomplets. L'homme et la femme ont toujours des désirs, et quant à la faculté de les satisfaire, il est peu besoin de prouver que la femme l'a toujours et que l'homme cesse assez tôt de l'avoir. La question est mal posée. Ce qu'il faut se demander, c'est quel est l'âge où survient peu à peu un certain amortissement des désirs, autrement dit quel est l'âge où finit la jeunesse sexuelle. Or cet âge est le même pour l'homme et pour la femme. Il commence à cinquante ans pour lui comme pour elle et se prolonge plus ou moins. Il faut voir la figure que fait un sexagénaire devant une femme de cinquante ans, même (peut-être surtout) un quinquagénaire devant une femme de quarante! Voilà pourquoi le mariage disproportionné est antisocial, fécond en discordes, fécond en adultères et fécond seulement en cela. Le mariage entre deux jeunes gens de vingt ans, il n'y a que cela; hélas! il devrait n'y avoir que cela.—Même, et c'est ce qui me faisait dire que Mme Renooz est plus près de la vérité que M. Joran, même (au point de vue social seulement) il est bon que le mari soit plus jeune que la femme. Les paysans de chez moi ont un dogme là-dessus: «Faut que le mari soit plus jeune. Faut pas que le mari laisse la femme». C'est-à-dire: il ne faut pas, parce qu'elle a dix ans de moins que son mari, que la femme reste veuve. Rien de plus juste. Le nombre de veuves qui encombrent la société et qui lui sont une charge en est une preuve.
De même encore M. Joran, en ses explorations, a fait une petite découverte d'érudition intéressante. Il a trouvé un précurseur du féminisme au XVIIe siècle, où il y en a d'autres, mais où il faut confesser qu'il n'y en a pas beaucoup. C'était un nommé Poulain de la Barre. Il publia en 1676, à Paris, un petit volume intitulé longuement, comme c'était la mode alors: De l'égalité des deux sexes, discours physique et moral, où l'on voit l'importance de se défaire des préjugés. Il est faible, son discours physique et moral. Il y est parlé—assez bien—de l'éloquence douce, persuasive et inépuisable (il n'y a pas mis malice) des femmes; de leur esprit de conciliation et de leur éloignement pour la contradiction, ce qui paraîtra peut-être contestable; de l'ordre social fondé sur la force, ce qui est la plus grande vérité du monde; de l'aptitude des femmes à gouverner les empires, ce qui n'a pas dû étonner au siècle qui suivait celui d'Elisabeth et même à commander les armées, ce qui n'a pas dû surprendre dans le pays de Jeanne d'Arc.—Tout cela paraît le comble de la démence à M. Joran et ne me paraît que banal, quoique présenté avec bonne grâce et en très bon style. Poulain a quelquefois une remarque assez fine et je n'ai pas besoin de dire que c'est où M. Joran le trouve le plus sot. Il dit, par exemple: Les femmes ne sont coquettes que par la faute des hommes; «voyant que les hommes leur avaient ôté le moyen de se signaler par l'esprit, elles s'appliquaient uniquement à ce qui pouvait les faire paraître plus agréables...» Le mot m'a sauté aux yeux. Est-ce que Mme de Lambert aurait lu ce Poulain? Elle dit exactement la même chose dans ses Réflexions sur les femmes. Réfléchissant sur ce que sont devenues les femmes en son temps, c'est-à-dire en celui de la Régence, elle se dit que peut-être vaudrait-il mieux qu'elles fussent pédantes que libertines; elle considère Mme Dacier, qui fait une belle exception et elle dit: «Elle a su associer l'érudition et les bienséances; car à présent on a déplacé la pudeur; la honte n'est plus pour les vices, et les femmes ne rougissent plus que de savoir.» Et, généralisant, elle n'hésite pas à s'en prendre à Molière pour ce qui est du ridicule qu'il a versé sur les femmes savantes. Vous raillez les femmes sur ce qu'elles s'occupent de l'étoile polaire. Soit; mais depuis qu'on les a tympanisées sur ce travers elles ont pris leur parti; elles se sont rejetées d'un autre côté et elles ont mis le libertinage à la place du savoir: «Lorsqu'elles se sont vues attaquées pour des amusements innocents, elles ont compris que, honte pour honte, il fallait choisir celle qui leur rendait davantage et elles se sont livrées au plaisir.» On voit qu'il n'est pas si faux ce que disait Poulain de la Barre, à savoir que «les hommes ôtent aux femmes le moyen de se signaler par l'esprit et que les femmes par suite ne songent qu'au moyen de plaire». Ils ne leur ôtent pas toujours par la loi le moyen de se signaler par l'esprit, mais ils le leur ôtent souvent par la satire, à quoi elles sont pour la plupart si sensibles. Ils leur disent comme Martial:
Quæris cur nolim te ducere, Galla? Diserta es...