Un coup de clairon annonçait la pause. Hiên le Maboul s’assit sur le remblai, les jambes pendantes, regardant crouler le sable fin qui scintillait. Sur l’eau trouble, une fourmi rouge ramait désespérément, fuyant la mort : Hiên lui tendit une feuille de manguier ; elle s’y cramponna. Il la considérait qui, sans bouger, séchait ses pattes au soleil. Il pensa :

— Voilà que j’ai rendu cette fourmi à la vie. Encore deux ou trois convulsions, et tout était fini : elle sombrait, entrait dans le grand sommeil. La voilà sauvée : la lutte va la reprendre, le travail incessant, le trot ininterrompu de la fourmilière au cadavre découvert sous les feuilles, du cadavre à la fourmilière… Et cependant elle se cramponnait à cette vie misérable, et moi-même j’ai jugé stupidement, comme elle, que la vie était préférable au repos définitif, puisque je l’ai retirée de là… L’instinct est terriblement fort en nous, animaux…

Derrière lui, cachés par la benne renversée, Phuc et Nho s’étaient accroupis dans l’ombre du wagonnet. Ils causaient avec animation et Hiên entendit soudain prononcer son nom.

— Parle donc moins fort ! disait Nho. Si Hiên t’entendait !…

— Allons donc ! Il est sur le talus de la route, en train d’acheter des gâteaux. Nous sommes bien seuls : on peut parler.

— Alors tu crois que Thi-Sao, tout à l’heure, venait pour Maÿ ?

— Puisque je te le dis !… Voilà quinze jours que cette sale femme rôde autour du camp, cherchant à se faufiler sans être aperçue. Je l’ai vue, avant-hier, remettre à Maÿ une clef et un petit paquet d’où sortait un bout de soie rouge. Puis j’ai entendu un bruit de piastres… Il paraît que le compte n’y était pas, car les deux chipies se sont attrapées et Thi-Sao n’a pas eu le dernier mot : Maÿ est une rude luronne qui n’a pas froid aux yeux. Elle ira loin… au moins jusqu’à la prochaine « cagna bambou » !…

Ils furent secoués tous deux d’un rire énorme, qui amena des larmes au bord de leurs paupières.

— Pauvre Hiên ! déclara Nho, s’essuyant les yeux, ce n’est pas bien de rire ainsi. Pauvre Hiên ! pauvre Maboul !

— Oui, c’est dur : pas encore marié, et déjà trompé !