— Lâche-moi… Vraiment, tu n’es pas raisonnable : tu me poses des questions brutales, qui m’embarrassent réellement. Je ne veux pas te faire de peine, mais…
— Elle n’a pas dit non ! gémit Hiên, elle n’a pas dit non !
Un instant, il eut l’étrange désir de se rouler dans la poussière, de hurler, comme se roulent et comme hurlent, pour se soulager, les bêtes blessées. Mais il était un homme civilisé, un homme pareil aux autres hommes, et rien ne sortit de sa gorge serrée. Il écoutait vaguement le bavardage de Thi-Sao.
— Je pourrais mentir, petit frère, mais tu es un brave garçon et je m’intéresse à toi : je ne veux pas que l’on continue à se moquer de toi impunément… Tu es donc aveugle, mon garçon, que tu n’aies rien vu, rien deviné ?… Veux-tu que je te dise où est ta fiancée ? Elle est là, derrière les volets de cette maison rose, dans les bras de son amant, qu’elle t’a préféré parce que tu es pauvre et que tu ne pouvais offrir à ta femme ni bijoux, ni piastres… Du reste, elle ne peut tarder à sortir, car l’heure avance et le sergent Cang est soupçonneux… Mais qu’as-tu donc ?… Lâche-moi !… Tu déchires ma manche !… Tes ongles me font mal !… Lâche-moi, petit frère, lâche-moi !…
— Va-t’en ! cria le malheureux d’une voix enrouée. Va-t’en ! je te tuerais ! je te tuerais !…
La mauvaise femme s’est enfuie, a disparu dans la nuit. Hiên l’a regardée courir, abruti et impuissant, le cerveau vide. Il s’est baissé avec effort, a cherché une pierre, a raclé ses ongles contre la route unie et dure que ses yeux ne voient plus ; il a geint de désespoir de ne pouvoir faire de mal à cette créature qui lui a fait tant de mal !
Il est seul maintenant, sur la route obscure qui longe la plage bruissante. Il attend ! Il attend. Il est l’amoureux torturé, angoissé, qui piétine devant la porte close. Il est enfin parvenu à cette heure d’agonie qui suit la folie définitive, ou la mort, ou l’incurable dégoût de la vie et la haine de la femme… Pantin lamentable qui reproduit le geste ébauché par des millions de pantins pareils, il se blottit, pour continuer son guet, dans l’ombre des frangipaniers, se préoccupe encore, à ce moment où se joue sa destinée, de cacher sa défiance et tout son supplice à la curiosité publique.
Qui le verrait, du reste ? La nuit s’est faite, nuit silencieuse et immobile, où palpitent seulement les myriades d’étoiles. Rien ne vit que les crabes hésitants qui rôdent sur le sable phosphorescent, que les geckos rabâchant leur cri monotone, que les lucioles piquant les haies sombres de fleurs de feu. La route est déserte où s’est enfuie Thi-Sao.
Hiên le Maboul, tapi sous les frangipaniers, surveille la porte verte que dominent les tritons émaillés. Les notes graves de la retraite ne l’ont point ému ; et voici que maintenant l’alerte sonnerie de l’appel le somme de rentrer en toute hâte, l’avertit que tout à l’heure il sera trop tard… Mais qu’importe la retraite, qu’importe l’appel, qu’importe la salle de police, la prison, la mort ? Hiên sent monter à ses lèvres le goût amer du mépris universel, mépris de tout ce qui n’est pas sa peine présente. Il attend, il attend, les yeux rivés sur cette porte qui ne s’ouvre pas et qu’enguirlandent les longs rejets des bougainvillias…