— Oui, je t’ai aimé ; j’ai eu pour toi un caprice, j’ai souhaité l’étreinte de tes bras. Je me suis même offerte, certain dimanche, sous les bambous. Tu aurais dû me prendre, ce jour-là : peut-être t’aurais-je aimé décidément, t’aurais-je préféré à tout, même aux bijoux qui me rendent folle… Mais tu as craint de me profaner, sans doute, et j’ai su que tu étais vraiment un imbécile ; et je t’ai méprisé.

— Maÿ ! Maÿ ! il est encore temps…

— Il n’est plus temps : je te méprise !… Demain nos fiançailles seront rompues et chacun de nous ira de son côté. Tu m’oublieras sans peine et quelque sampanière te consolera. Moi, j’irai vers les villas des Français. Je n’aime personne, toutes mes affections vont aux belles tuniques transparentes, aux pantalons imprimés au fer chaud, aux colliers à grains d’or, aux bracelets, aux piastres neuves. J’irai vers la richesse, car la pauvreté me pèse et me répugne. Je suis perdue pour toi !

— Tu es perdue pour moi !

Il répète cette phrase, il la répète afin de se bien convaincre, peut-être, que son rêve s’écroule irrémédiablement, et, tandis que ses lèvres frémissantes redisent machinalement les mots décisifs, l’invincible lâcheté qui dort en son cœur d’amoureux se refuse à croire l’irréparable… Pardonner ! pardonner ! Pourquoi ne pardonnerait-il pas ?… Hélas ! le pardon détruira-t-il le souvenir de la faute ?… Hiên se rappelle les visions qui ont incendié son cerveau : il voit Maÿ entre les bras de son amant. Il sait dorénavant que cette scène affreuse, mille fois imaginée, n’est plus une chimère ; il sait que chaque jour, désormais, elle viendra s’offrir complaisamment à sa mémoire ; il sait que le pardon est vain, puisque l’oubli est impossible…

— Que faisais-tu dans cette maison ?

Maÿ ricane : véritablement, ce pauvre Hiên est trop stupide ! A quoi bon le ménager !

— Ce que je faisais ? Tu me demandes ce que je faisais ? Tu es encore plus naïf que je ne le pensais. J’étais dans les bras…

La lourde main osseuse et noire s’est abattue sur la bouche de Maÿ, a meurtri les lèvres rouges de bétel. Plus haut que son amour, plus haut que sa crainte de la fillette moqueuse, la souffrance, la colère parlent dans le cerveau affolé de Hiên. L’âme des fauves, ses frères, s’est éveillée en lui ; il se révolte enfin, comme se révolte la panthère qui rampa longtemps sous la cravache du dompteur. Ah ! crever ces yeux cruels qui l’insultèrent de leur ironie, briser ce front lisse qui abrite l’âme sournoise et féroce, déchirer ces lèvres pourpres qui ont versé la douleur !

Les mains fiévreuses arrachent et froissent le mouchoir rose, pétrissent les coques luisantes de la chevelure, se crispent sur le cou délicat, lacèrent la tunique légère de la ceinture flottante. Le petit corps d’ivoire doré s’écroule dans les herbes souples. Hiên le Maboul se penche sur son idole, dont les yeux épouvantés le contemplent :