— Ne me tue pas ! supplient les lèvres saignantes.
Hiên rit bruyamment, d’un rire convulsif et stupide : elle est réellement ridicule, cette fille nue, étendue sur le dos et roulant des yeux blancs ; est-ce vraiment elle qui tout à l’heure le bafouait, qui pendant des mois l’a terrifié ? Bizarre !… Qu’ont-ils donc de particulièrement séduisant ces yeux éperdus, ce visage sans couleurs, cette poitrine plate, ce ventre tressautant ?… Il la pousse du pied comme un animal immonde : elle geint faiblement, craignant la mort. Il s’incline vers elle, touche du doigt l’épaule palpitante :
— Lève-toi et habille-toi !
Il n’a plus de haine contre elle, il n’éprouve plus en face de cette bête craintive qu’une répulsion apitoyée, un peu de la répugnance qu’il ressentirait devant un cobra dont il aurait cassé les reins et qui se tordrait à ses pieds. Du reste, toute notion est abolie sous son crâne, étourdi comme par un formidable coup de massue. De l’horrible chose découverte tout à l’heure il ne sait plus rien : ses oreilles ont perdu la mémoire des paroles entendues. Il ne sait rien de la mer qui pousse vers la plage ses lignes d’écume crépitante, des frangipaniers dont les fleurs d’argent poudrées de safran pleuvent sur la route ténébreuse, du camp voisin qui dort dans sa palissade jalonnée de réverbères. Une seule sensation subsiste : son étonnement d’être là, penché sur cette petite fille nue et maigre qui tremble dans les hautes herbes.
— Habille-toi ! répète-t-il doucement.
Maÿ ouvre les yeux, ramasse avec des gestes prudents de chatte la tunique et le pantalon de soie et, soulevée à demi, s’habille précipitamment et sans bruit, retenant son souffle. Elle achève de voiler ses seins pointus sous le crépon froissé.
— Va-t’en, maintenant ! dit Hiên.
— J’ai peur…
— Va-t’en !
Elle l’examine, inquiète : ne va-t-il pas, la voyant fuir, regretter de ne l’avoir point tuée ? ne va-t-il pas, saisi d’une nouvelle fureur, courir derrière elle dans le sable et l’assommer d’un coup de poing sur la nuque ?