— Va-t’en ! répète Hiên ; va-t’en !

Il la regarde partir, hésitante d’abord et tournant la tête, comme une bête traquée, puis détalant à toutes jambes et fonçant droit dans les ténèbres qui l’enveloppent. Elle n’est plus qu’une ombre indécise fuyant sur la plage, confondue avec les silhouettes basses des sampans échoués. Il ne la voit plus… Alors, il se souvient, redevient conscient. Il sait que son bonheur s’est écroulé définitivement : quelle plainte, quelle prière pourraient lui rendre l’illusion consolatrice, l’espoir indéracinable auxquels il s’est cramponné jusqu’à ce jour ?… Nulle parole ne tempérera l’atrocité de la formule qu’il rabâche infatigablement : Maÿ a vendu son corps ! Maÿ s’est vendue !

Tout à l’heure, frappé par la révélation, affolé par le sang qui affluait à son cerveau, il laissait sa colère crier plus haut que sa douleur : il se trouve maintenant face à face avec la réalité irréparable, il la contemple, la détaille et souffre abominablement.

Il n’a plus de rancune contre Maÿ : il se compare silencieusement, rustre primitif, à moitié fou et dégingandé, à la fine petite idole dont il rêva être l’époux ; il confesse le ridicule de ses prétentions et s’indigne d’avoir pu lever le poing sur l’intangible divinité ; il proclame humblement les droits de Maÿ à la trahison et au mépris. Comment, comment a-t-il pu, pendant des mois, se complaire à la fiction de cet impossible amour ?… Les sages avis ne lui ont point manqué, pourtant !

— Méfie-toi de la femme ! disait l’Aïeul. Il ne peut venir d’elle que mal et souffrance. Son âme est sale et tortueuse, et, s’il t’arrive de l’apercevoir à nu, quelque jour, elle t’épouvantera. Toutefois, puisque l’instinct héréditaire nous prêche comme aux autres bêtes l’accouplement, marie-toi, mais choisis ta femme avec soin. Retourne à la terre d’où tu viens ; épouse une fille de Phuôc-Tinh, robuste et noire ; naturellement perverse comme toutes ses pareilles, elle n’aura pas été, du moins, pourrie par la ville… Que vas-tu t’amouracher de Maÿ ? Ne vois-tu pas qu’elle est trop compliquée pour un homme des forêts ?…

— Fuis les femmes, conseillait Bèp-Thoï. Tu es un brave garçon, sans nul doute, mais enfin, sans vouloir te vexer, on peut bien te dire que tu n’as pas la tête très solide : la première bougresse venue te fait déjà tourner en bourrique. Renvoie-la donc, une bonne fois, cette Maÿ, aux boys et aux jolis petits jeunes gens, pour qui elle est faite et qui la battront comme plâtre et lui demanderont de l’argent… Fais comme moi : ne te marie pas.

Et Phuc parlait pareillement, sur la chaloupe descendant de Saïgon ; et le vieux notable de Phuôc-Tinh l’avertissait de monter la garde autour de son cœur. Couché dans l’herbe douce de la clairière, il avait entendu la forêt le rappeler à elle, comme l’avait appelé aussi la mer : toutes deux avaient essayé d’arracher l’âme de leur enfant aux griffes féminines qui la déchiraient. Ainsi les hommes et les choses avaient crié à Hiên le Maboul qu’il faisait fausse route et de rebrousser chemin. Mais l’illusion tenace avait voilé ses yeux et bouché ses oreilles : elle seule avait fait son malheur.

Alors, inconséquent et désespéré, au lieu de la maudire, il pleura l’illusion écroulée, l’illusion enchanteresse et divine. Il pleurait, le dos tourné à la mer murmurante, regardant sans la voir l’avenue des frangipaniers où Maÿ s’était enfuie. Le sable humide et froid submergeait ses pieds nus. Un taret rongeait le bois criard d’un sampan ; une chouette hululait ; sur la nappe scintillante des étoiles, le Phare ouvrait et refermait son œil écarlate.

Il semblait à Hiên sortir d’un long sommeil et que la nuit elle-même avait dormi, et qu’elle se reprenait seulement à vivre. Il pleurait, cependant, comme avait pleuré, un soir, la femme invisible derrière les stores abaissés de sa case, comme avaient pleuré les suppliants prosternés devant le pagodon de pisé, sous le banyan, comme pleurait le soldat français crachant ses poumons sur le revers du talus, comme pleure, depuis le commencement des siècles, l’humanité penchée sur les débris de ses illusions…

Derrière la montagne de Ganh-Ray, la lune se leva, ronde et nacrée. Hiên le Maboul se tourna vers la baie où pâlissaient les falots des jonques, où luisaient les flancs des vagues. La tentation lui vint d’aller vers elles, qui berceraient sa peine, étoufferaient sous leur chant intarissable et triomphant ses cris de rébellion, lui donneraient le calme et la paix définitifs. Il se résolut à mourir : puisque la vie l’avait déçu et blessé, à quoi bon vivre ?… Oui ! mourir ! mourir et dormir ! Ne plus sentir au cœur l’affreuse plaie saigner goutte à goutte ; à la gorge, l’étreinte se resserrer, jusqu’au râle ! ne plus pleurer, ne plus souffrir !