Il marcha dans le sable semé de planches pourries, de branches, d’algues, de galets verdissants ; l’eau tourbillonnante monta jusqu’à ses chevilles…
Il n’alla pas plus avant : il se souvint de l’Aïeul. Tout au fond de sa pauvre âme enfantine, peut-être une lueur imperceptible d’espoir vacillait-elle, espoir vague que le maître lui dirait les mots qui guérissent, les mots qui consolent.
— J’irai voir l’Aïeul, puis je reviendrai mourir… Je veux revoir l’Aïeul !
Il gravit la berge inondée de clair de lune, courut, à perdre haleine, dans l’avenue déserte où sommeillaient les chiens jaunes, où ricanaient les ombres difformes des banyans. Le parfum écœurant des fleurs de frangipaniers saturait la nuit chaude.
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Les bouddhas satisfaits qu’ensanglante la lampe considèrent, sans se départir de leur immuable sourire, le gueux écroulé sur les genoux aux pieds de l’Aïeul. Par les persiennes ouvertes, la nuit lumineuse entre avec la brise, qui remue discrètement les panses dorées des lanternes chinoises. Le dernier sanglot de Hiên résonne encore dans la haute pièce, où ondulent les panneaux de satin chatoyant et les plis raides des étendards, où frissonnent les feuilles aiguës des cycas.
L’Aïeul, navré, pose la main sur la nuque noire de son grand enfant sauvage et songe à la faiblesse dérisoire des consolations qu’il pourra lui proposer. Hiên le Maboul est venu à lui, d’instinct, comme l’enfant à qui l’on a fait du mal vient se jeter dans les jupons de sa mère ; il lui a dit avec des plaintes rauques et des soupirs de détresse, il lui a dit l’attente au bord de la route, Maÿ apparue entre les clochettes des bougainvillias, l’aveu tombé des lèvres méprisantes et Maÿ étendue dans le varech, couvrant de ses deux bras repliés son visage épouvanté ; il a dit la crise de rage homicide et l’angoisse de la connaissance entière.
— Tu sais les paroles qui guérissent, implore-t-il. Prononce-les : dis les mots qui font oublier, et, lorsque je sortirai de ta maison, je serai un homme nouveau, ignorant qu’il a aimé et souffert… Tu es sage, tu es bon ; aux jours de chagrin, nous invoquions ton nom, comme d’autres invoquent leurs dieux, et, déjà, le faix de nos misères nous paraissait moins pesant. Souffle sur ma douleur : elle s’envolera de mon cœur où elle a fait son nid. Tu es grand, tu es fort : rien ne peut te résister ; tu as balayé d’un regard le tyran devant qui nous rampions ; tu as porté la lumière dans mon âme obscure d’enfant des bois…
— J’ai eu tort, trois fois tort ! confesse l’Aïeul ; j’aurais dû laisser ton âme à sa pénombre, à son heureuse inconscience. Tu avais le bonheur, ne connaissant de l’humanité que les gestes animaux. Je savais qu’après avoir mordu au fruit amer de la science humaine tu viendrais te rouler, quelque jour, à mes pieds, désabusé et hurlant. Mais quoi ! tu m’as supplié, tu m’as dit : « Je veux être un homme comme les autres hommes et je saurai me faire aimer de Maÿ… » Je t’ai instruit, je t’ai appris les grimaces essentielles, je t’ai révélé tes semblables. Accroupi contre ma chaise, assis dans ma voiture, tu as écouté et retenu mes préceptes… Tu as appris à vivre. La suprême leçon, celle qui ne pouvait te venir de moi, la vie s’est chargée de te la donner : elle t’a fait connaître la désillusion et la douleur.
— Thi-Teu me l’avait dit ! gémit Hiên.