— Ainsi mes prévisions se sont réalisées : tes illusions sont mortes, et te voilà, tombé de ton rêve et pleurant pitoyablement… Pleure, petit frère, pleure jusqu’à vider ton cœur trop plein ! Lorsque tes larmes auront séché, tu seras certain que ton éducation est parachevée et que tu es un homme, puisque tu as connu la douleur.
— Dis-moi, dis-moi les mots qui guérissent cette douleur.
— Je ne les sais pas : personne ne les sait. Aux maux qui nous viennent de la femme nul ne connaît de remède… que le temps !… Le temps seul t’apportera l’apaisement, l’oubli total, peut-être…
— Je ne puis oublier !
— L’oubli viendra, peut-être, un jour… Alors tu seras pareil à un dieu. Tu assisteras, souriant et amusé, aux contorsions de tes contemporains qui s’acharneront à la découverte des bas-fonds de l’âme féminine ; tu assisteras aux évolutions des pantins dont les ficelles sont entre les doigts de la femme. Tu écouteras sonner les rimes douloureuses forgées pour l’aimée idéale par des adolescents ignorants comme tu le fus. Spectateur échappé miraculeusement du Cirque où l’on se dévore, tu ne te lasseras point d’admirer l’infinie sottise des lutteurs, que nul enjeu ne récompensera et qui laissent sur le sable tout le sang de leurs veines et de leur cœur. Tu seras pareil à un dieu… Tu m’écoutes, Hiên ?
— J’écoute, Aïeul : mais je n’entends pas les paroles. J’entends Maÿ qui me parle et ricane à mon oreille… Je souffre et j’ai envie de mourir… Fais taire Maÿ, Aïeul, chasse-la !… Dis-moi, dis-moi les mots qui guérissent !…
— Je ne les sais pas !
— Je suis ton enfant : guéris-moi !
— Je ne puis te guérir.
— Maÿ ! Maÿ ! que t’avais-je fait ?…