Les bouddhas barbus n’ont point sourcillé : ils ont déjà perçu tant de cris pareils ! Des siècles ont passé depuis que l’artiste mongol les coula dans le moule d’argile : ils savent que les gosiers humains sont coutumiers de semblables rugissements, et ils ne s’émeuvent point de ceux-ci, pas plus que ne les émeut l’appel mélancolique des chats-huants qu’apporte la nuit criblée de lucioles.

Hiên le Maboul lève vers son maître ses yeux ternes où se sont éteintes les dernières lueurs d’illusion ; il se dresse péniblement et lentement, comme le travailleur qu’attend une besogne ingrate.

— Je m’en vais, Aïeul vénérable !

— Où vas-tu ?

— Je vais… je vais au camp.

— Tu mens ! Il est trop tard pour rentrer au camp. Tu mens : ta voix tremble, tes mains tremblent… Où vas-tu ?

— Je vais au camp.

— Reste ici. Tu dormiras sur une natte, près de mon lit. Si les idées mauvaises te reprennent, je te parlerai et tu n’y penseras plus. Reste ici. Dans quelques jours je retourne vers les forêts d’Annam : tu viendras avec moi. Couche-toi sur cette natte.


Derrière la moustiquaire de gaze, l’Aïeul s’est jeté sur le lit blanc que parsèment les éventails de paille de riz et les écrans japonais. Il feuillette distraitement le livre ami qui, aux rares heures de souci, le rappelle au scepticisme sans âpreté, à la contemplation sereine et souriante de la vie. Le charme habituel n’opère pas ; l’Aïeul est mécontent et triste : sa philosophie mise en présence d’une douleur réelle ne lui a fourni que des formules vaines, émoussées. Il fut impuissant à panser les plaies du serviteur blessé qui est accouru vers son maître. Maintenant encore, tandis qu’il épelle les phrases vides de sens, il entend monter jusqu’à lui les soupirs profonds du misérable qu’il ne sut pas soigner.