— Tu pleures, Hiên ?

— Je ne pleure pas, Aïeul vénérable.

— Essaie de dormir.

Le grand corps maigre s’immobilise sur la natte ; Hiên ferme les poings et, les yeux clos, tâche de dormir pour obéir à l’Aïeul. Vains efforts : le mal lancinant est en lui, qui le harcèle. Et l’idée fixe reparaît : mourir ! mourir !… A quoi bon vivre ? Demain sera tel qu’aujourd’hui. L’oubli viendra, quelque jour, peut-être, a dit l’Aïeul ; mais, pendant des mois, des années, Hiên traînera ce boulet du souvenir. C’est l’oubli immédiat qu’il lui faut, et le maître tout-puissant a déclaré qu’il n’était pas en son pouvoir de le lui accorder… Mourir ! il est l’heure de mourir ! Impossible de tarder davantage : l’aube blême va balayer les brumes qui flottent sur la plaine et la mer : il faut mourir avant que soit venue l’aube.

Hiên se lève silencieusement, se penche sur le lit où l’Aïeul s’est endormi ; il le regarde une dernière fois ; il regarde longuement cet homme qui fut bon pour lui et hésite un instant. Mais, à son oreille, Maÿ ricane… A travers la moustiquaire, il pose ses lèvres sur la main de son maître et se faufile sous la véranda où fuient les chauves-souris…

Il court par des routes inconnues vers la mer dont il entend la voix énorme. Il approche, et la voix se fait plus retentissante et plus implorante ; il distingue les paroles qu’elle gémit :

— Ne meurs pas, mon petit, ne meurs pas !…

— Ne meurs pas, mon petit, ne meurs pas ! supplie la forêt anxieuse qui dévale aux flancs des massifs.

Hiên le Maboul n’entend plus la voix de la mer et de la forêt : le rire aigu de Maÿ emplit ses oreilles. Il court ; le voilà devant la baie où ruissellent les traînées de clarté lunaire, pareilles à des essaims de poissons volants qui bondiraient hors de l’eau phosphorescente. Et les voix que renforce le vent se font plus impératives. Hiên comprend vaguement que l’eau ne voudra pas de lui, et, d’ailleurs, une idée nouvelle lui vient : il se pendra aux branches du banyan qui est devant la case du sergent Cang.

Il se hâte vers la mort, talonné par l’invisible mal, talonné aussi par la peur de voir apparaître derrière le panache des aréquiers les reflets roses de l’aube.