— Tu n’as pas encore marié Maÿ ?

— Pas encore, mon lieutenant !

— Marie-la, marie-la !… Bonjour Méan ! Est-ce qu’on joue toujours au bacouan ?… Et toi, Diên, mauvais sujet, en as-tu fini avec la salle de police ?… Quan, mon ami, il faudra diminuer ta portion de riz : tu deviens rond comme une courge… Ah ! voilà les recrues ! Piteuse mine, les recrues, et l’air de s’ennuyer !… Il ne faut pas avoir l’air malheureux, frères cadets ! Levez le nez et riez !

Jamais paroles semblables n’avaient été adressées aux « hommes de recrue ». Certes leurs instructeurs indigènes n’étaient point des hommes méchants ; les sergents européens avaient bon cœur aussi, malgré leurs grosses voix. Mais sur toute la compagnie l’adjudant Pietro faisait planer la terreur, et, depuis un mois qu’ils subissaient ce régime, les recrues ne pouvaient guère se représenter le métier de tirailleurs autrement que sous l’aspect d’un rude esclavage. Et voici qu’on leur disait d’être gais !

Devant le centre de la ligne, Annibal encensait et piaffait. L’Aïeul parla :

— Les recrues ont l’air abruti ; les anciens ont l’air dégoûté. Je n’aperçois que des gens courbés et qui me regardent avec des yeux de chiens battus. Je veux des regards droits et confiants et gais… Il y en a parmi vous qui regrettent leur rizière, d’autres leur sampan, d’autres leurs marais de palétuviers ; ils les reverront. Deux ans sont vite passés !… Le vrai tirailleur qui fait tranquillement et sans paresse son devoir quotidien doit savoir qu’il n’y aura pour lui ni salle de police ni prison. Pourquoi serait-il triste ? L’exercice est court, le mousqueton ne pèse guère sur l’épaule et le soleil est radieux : rions et chantons !… C’est compris, petits frères !

— Compris, Aïeul à deux galons ! cria toute la ligne enthousiasmée.

On se mit en marche. La fumée bleue des cigarettes voltigeait au-dessus des mousquetons ; la joie flottait sur la colonne.

Le gros sergent Castel ôta sa pipe de sa bouche et, tourné vers le caporal-fourrier qui cheminait à son côté, derrière la première section, résuma la situation en ces termes mémorables :

— Mon vieux ! si Pietro ne nous fiche pas la paix à tous désormais, c’est qu’il manquera bougrement de flair !