La petite classe enfin, qui réunit tous les hommes de recrue, en est encore à l’étude aride des mots indispensables : « Cái áo vàng, veston kaki… » On a mis dans un coin, au bout de la case, sous la véranda, trois ou quatre retardataires, pauvres cerveaux rebelles, qui rabâchent mélancoliquement les mêmes mots de français depuis un mois, résignés et abrutis. Hiên est de ceux-là, et de beaucoup le plus ignorant.
Hier pourtant il avait paru se dégourdir, avait même ravi le sergent Cang en lui redisant sans broncher deux ou trois termes répétés la veille. Mais aujourd’hui il semble être revenu à sa stupidité coutumière et, ce qui est pire, il a des distractions. Il a l’air ailleurs. Il pense à la démarche que l’Aïeul doit faire, et ses dents claquent et ses mains dansent comme s’il avait la fièvre.
Toute la nuit, il s’est agité ainsi ; toute la nuit, il a écouté, anxieux et palpitant, les appels des sentinelles, les craquements secs des cosses de flamboyants s’écrasant sur le sol, le grincement régulier des vers perçant le bois des stores, les battements sourds du gong martelant ses tempes moites ; il a entendu les clameurs de rage et les plaintes des vagues broyées brutalement par les rochers ; il s’est agacé, jusqu’à la colère, des aboiements des chiens errants et des ronflements des dormeurs, ses voisins.
Le sergent Cang consentira-t-il ? Question ridicule ! Peut-on, en toute justice, espérer que le sergent Cang accordera la main de Maÿ à un être aussi grotesque, aussi bizarrement bâti, aussi maladroit que Hiên ?
Jusqu’à l’aube, il se l’est posée, cette question angoissante, n’attendant rien de bon de la réponse, mais conservant, malgré tout, au fond de son cœur en détresse, un reste de doute favorable, à cause de l’Aïeul tout-puissant.
A cette heure même, il pèse le pour et le contre et ne prête nulle attention au cours de français. Cependant, les yeux vagues, il mâchonne comme ses camarades, la leçon du jour :
— Nút áo : bouton… Nút áo : bouton…
De sa place, protégé par un massif d’hibiscus, il distingue très bien l’Aïeul. Celui-ci, qui redoute la lumière crue du soleil déjà haut et fuit l’atmosphère épaisse des vérandas où se pressent les tirailleurs, s’est installé sous un lilas du Japon et fume des cigarettes. A travers les feuilles menues, le soleil crible de taches d’or sa tunique blanche et son casque où scintille l’ancre de cuivre. L’ombre fraîche du lilas, le cristal azuré du ciel que ne souille aucune nuée grise, le vermillon des fleurs épanouies en grappes sur les faux-cotonniers aux troncs comme peints à l’encre de Chine, ont fait s’épandre une source de gaieté légère et intarissable dans son âme éprise de clarté.
Il devise avec le sous-lieutenant, et sans doute celui-ci narre-t-il une histoire plaisante, car le rire de l’Aïeul résonne, effarouchant les moineaux qui pépient dans les chevrons du toit et navrant le digne Pietro à qui l’hilarité « dans le service » paraît un manque de tenue. Pour l’adjudant, une seule attitude convient au chef qui veut être respecté de ses inférieurs et leur inspirer une soumission de tous les instants : la gravité. Il s’abstiendra pourtant de faire part à son chef de son opinion dans la matière, de laisser même entrevoir sur sa face le moindre indice de désapprobation ; le lieutenant lui a tenu ce matin un discours d’une modération extrême, mais singulièrement précis. La conclusion en était que des tirailleurs, mécontents des méthodes d’instruction chères à l’adjudant (bien que réprouvées par les règlements en vigueur), s’étaient plaints et qu’il serait hors de propos dorénavant et dangereux de recourir aux arguments frappants. En vain Pietro avait-il mis ses violences sur le compte d’une irritation dont toute la responsabilité incombait à ces « méchants petits tirailleurs » : on lui avait simplement fait comprendre que cette prétendue irritation ne se traduirait nullement par des coups de trique si, au lieu de ces méchants tirailleurs toujours prêts à tendre l’échine, l’adjudant avait affaire à des troupiers coloniaux aux poings solidement taillés.
Il fut ainsi révélé à Pietro que décidément, par la clairvoyance de l’Aïeul, s’ouvrait une ère difficile, et il remisa la matraque, pour des jours meilleurs, dans un coin de sa chambre.