— Oh ! oh ! le lièvre sort de son trou ! ricana Phuc.
Un effroyable coup de poing s’abattit sur le visage du joli guitariste : les narines ensanglantées, les lèvres saignantes, il s’écroula sur la terre battue et roula jusqu’à la route. Il se releva, fou de colère, hurlant des injures d’une voix enrouée et tous deux s’empoignèrent furieusement.
Ce fut une magnifique bataille. Phuc était petit, souple comme une vipère, et la rage centuplait sa vigueur de gymnaste ; mais Hiên avait la force effroyable d’un gorille, dont il avait aussi les longs membres noueux et velus. Deux fois son adversaire, glissant et se tordant, réussit à éviter l’étreinte terrible des larges mains, mais une troisième tentative échoua lamentablement. Saisi par la nuque et par le fond de son pantalon, il se sentit balancé une seconde, au-dessus de la route poussiéreuse et fut jeté soudain par delà la levée de pierres sèches dans le sable : il s’abîma dans l’écume et les algues, avec un bruit sourd.
Les yeux froids de Maÿ s’éclairèrent de lueurs singulières. Elle avait assisté à tout le combat avec une sorte de joie féroce ; tandis qu’elle appuyait ses deux mains contre son cœur palpitant, elle souhaitait obscurément que l’un des deux combattants fût tué devant elle. Hiên le Maboul, brandissant à bras tendus le misérable Phuc, lui parut superbe : une beauté farouche illuminait la figure maigre aux pommettes saillantes ; les yeux agrandis par la fureur lançaient des éclairs. Un instant Maÿ admira sincèrement Hiên le Maboul. Mais Hiên rajustait son turban et ne remarqua rien ; eût-il compris, d’ailleurs ?
VIII
Lorsque Hiên le Maboul, attrapant par le fond de sa culotte ce mauvais plaisant de Phuc, l’envoya rouler par-dessus la levée de pierres sèches, il était loin de se douter que son haut fait lui vaudrait le bonheur. Il en est ainsi pourtant : les railleurs sont fixés désormais sur la ligne de conduite à suivre, et si quelqu’un songeait encore à décocher quelque quolibet à l’ancien souffre-douleur, la vue des grosses mains dures et poilues et le souvenir du traitement qu’elles infligèrent au loustic imprudent suffiraient à le détourner de son projet. Les bourreaux de Hiên ont tous désarmé : Pietro, par crainte de l’Aïeul, et les autres, par crainte des poings rocailleux.
Maÿ s’est humanisée. Non que son dédain pour l’amoureux tremblant se soit atténué ; mais elle éprouve à son endroit cette curiosité malsaine et irrésistible qui pousse beaucoup de femmes vers la force brutale. Il n’est plus pour elle le timide Hiên, le gauche et ridicule esclave qui balbutie des mots incohérents, le balourd aux mains frissonnantes : elle ne voit plus en lui que le lutteur qui précipita dans le sable de la plage le misérable Phuc, le glorieux lutteur dont les muscles se gonflaient, dont le visage s’était transfiguré dans l’ardeur du combat. Sa chair, qui a frémi pendant que les deux hommes étaient aux prises, s’émeut encore à l’image de la bataille et du vainqueur.
De cette émotion, Hiên le Maboul n’a rien deviné ; il sait seulement que les regards de son idole ont parfois pour lui des douceurs inespérées ; il sait que Maÿ s’efforce de le moins rudoyer, et il se figure, incurable nigaud, qu’il a désarmé son hostilité à force de soumission aveugle et d’humble dévouement.
L’Aïeul a bientôt surpris la flamme allumée dans les yeux de la fillette ; il est fixé sur la nature toute matérielle du feu interne d’où cette flamme a jailli et dès maintenant se croit assuré de la marche future des événements. Quelque jour, un fossé prêtera son talus complaisant à l’amoureux transi et à la poupée incandescente… Hiên le Maboul confiera son secret à l’Aïeul, l’Aïeul narrera la chose au vieux Cang et l’on mariera sans tarder les deux coupables… N’est-ce point là ce que rêve Hiên, après tout ?… Et ils auront beaucoup d’enfants et ils seront très heureux : conclusion toute naturelle et morale d’un acte naturel et nullement immoral, dans ce pays où fleurit le mariage libre, où la virginité ne constitue point pour les jeunes filles une dot indispensable…
En attendant d’échanger avec Maÿ le bétel et la noix d’arec, Hiên nage dans la béatitude : l’amour est entré dans sa vie et il découvre que la vie est un paradis terrestre. Cependant il continue de s’instruire, et, n’étant plus troublé par les brimades et les rebuffades, il fait des progrès foudroyants.