*
* *

En dépit de ses progrès journaliers, l’exercice continuait à représenter pour Hiên la tâche la plus ingrate qui pût lui être imposée ; il continuait à préférer sans conteste aux mouvements compliqués et multiples du maniement d’armes les efforts pénibles mais familiers de la corvée.

Il était écrit que ce dernier tracas ne viendrait plus à la traverse de sa félicité.

Un matin, en présence des quatre sections formées en carré, le sergent-major proclama qu’après le réveil de la sieste la solde mensuelle des tirailleurs leur serait payée par le capitaine selon l’usage établi, et que, l’opération terminée, il leur serait fait part de modifications très importantes au tableau de service.

A l’heure dite, la compagnie s’aligna dans l’allée de flamboyants, tandis que se massait devant la porte du camp la foule des créanciers, toujours avertie de cette cérémonie intéressante. Sous la véranda de la grande case étaient disposées des tables drapées de couvertures grises, sur lesquelles scintillaient les piles de sapèques, de piastres, de sous neufs. Derrière les tables, trônait le capitaine flanqué de ses comptables et de ses officiers.

Les tirailleurs regardaient l’Aïeul qui, sous ses moustaches dorées, souriait au soleil épandu sur le camp, aux clochettes pourpres des hibiscus, à la fumée bleue de son cigare, et les braves petits bonshommes, accroupis sous les flamboyants, souriaient à la pensée joyeuse de leur dieu. Content de l’ombre fraîche de la véranda et l’âme illuminée de toute la lumière extérieure, il fumait paisiblement et causait avec le capitaine et le sous-lieutenant, que sa gaieté gagnait et qui riaient aussi.

La séance commença : un par un, les sergents, puis les caporaux, puis les tirailleurs s’approchèrent des tables, empochèrent leur mince tas de piastres, de piécettes, de sous et de sapèques. Ils saluaient, faisaient demi-tour et s’en allaient jusqu’à la palissade, où se payaient les dettes du mois. Le règlement de comptes n’allait pas sans criailleries et sans querelles. Le tirailleur célibataire qui, entre deux pauses d’exercice, avait englouti à crédit de succulentes soupes au vermicelle ou grignoté de délicieux caramels aux amandes avait une tendance déplorable à reprocher aux vendeuses d’avoir allongé sa note et n’extrayait qu’à regret de sa poche les écus si péniblement gagnés. Tout le long de la palissade s’échangeaient des protestations larmoyantes et des injures.

Mais cela ne dura pas : le paiement de la solde touchait à sa fin ; les rangs se reformèrent sous les flamboyants, et tout le monde fit silence, dans l’attente des nouveautés promises.

L’Aïeul se leva, et, s’appuyant d’une main sur la table, annonça que lui, lieutenant, prenait à dater de ce jour le commandement de la compagnie, le capitaine ayant achevé ses deux ans de Cochinchine et devant s’embarquer, avant la fin de la semaine, à Saïgon ; le sous-lieutenant quittait également le Cap-Saint-Jacques et partait pour Biên-Hoa, où l’on constituait de nouvelles unités. Ainsi l’Aïeul se trouvait rester seul officier à la compagnie, mais il comptait sur la bonne volonté de tous et sur leur dévouement pour ne point succomber sous le fardeau pesant de ses multiples attributions.

Les figures ouvertes et réjouies des gradés européens, les larges sourires des tirailleurs lui répondirent aussitôt. Sur son ordre, le petit fourrier lut avec volubilité un considérable document auquel les Français ne comprirent pas grand’chose, et les indigènes encore moins. De la traduction hachée et filandreuse qu’en fit le sergent Cang la lumière ne jaillit pas davantage.