L’Aïeul donna quelques éclaircissements : le gouvernement de l’Indo-Chine, persuadé de l’importance stratégique du Cap-Saint-Jacques, avait résolu de porter sa garnison de tirailleurs d’une compagnie à un bataillon ; le camp destiné à loger tout ce renfort serait construit dans le terrain vague dit de « la maison Lacourse », où se faisaient habituellement les exercices de service en campagne. Les tirailleurs de la compagnie déjà présente au Cap seraient chargés de cette construction. En conséquence, le « tableau de service » était suspendu, l’exercice et les théories supprimés, et tous les jours de la semaine, à l’exception du dimanche, consacrés aux travaux.

Un murmure de joie courut dans les rangs et, sous l’œil navré de l’adjudant Pietro, Hiên le Maboul frotta vigoureusement ses mains l’une contre l’autre.

Déjà l’Aïeul répartissait la besogne et formait des groupes : les bûcherons, qui couperaient dans la forêt les arbres les plus droits et d’essence convenable ; les charpentiers, qui débiteraient ces troncs en madriers et en chevrons ; les maçons, qui dalleraient le sol des cases ; les manœuvres, qui piétineraient la boue et la paille de riz pour en faire du torchis, garniraient de ce torchis le clayonnage des murs et les plafonds, attacheraient les faisceaux de paille sur les toits ; les terrassiers, enfin, recrutés parmi les gens dépourvus d’aptitudes spéciales mais dotés de bras musclés ; à ceux-là incomberait la tâche de pousser les wagonnets Decauville, de creuser les caniveaux et fossés. Parmi eux fut Hiên, à qui échut en partage le wagonnet no 4, de moitié avec son voisin de lit et ami Nho. Chacun de ces groupes fut placé sous la direction d’un sergent français, secondé d’un sergent indigène et de caporaux. L’Aïeul se réservait la surveillance générale des travaux, dont il avait dessiné les plans. Quant à Pietro, dont les hautes capacités se trouvaient ainsi sans emploi, il reçut mission de veiller au maintien de la discipline sur les chantiers, mais sans avoir à s’immiscer dans le détail des constructions.

Chaque gradé dressa la liste de ses ouvriers, en fit l’appel, les avertit de leurs fonctions nouvelles. Ce fut un moment de tapage étourdissant, de numéros matricules vociférés à plein gosier auxquels répondaient des « Présent ! » non moins vigoureux. Puis le calme et l’ordre se rétablirent, et, dans le silence profond qui suivit, le sergent Cang annonça que l’Aïeul, en l’honneur de sa prise du commandement, offrait à chaque escouade une bouteille de choum-choum[10], et les rangs furent enfin rompus, avec des cris et des gambades folles.

[10] Alcool de riz.

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Sur la terre battue, devant la maison de Cang, Hiên le Maboul et Maÿ sont assis côte à côte ; la nuit tombante résonne du bruissement de l’écume sur le gravier de la plage, résonne aussi des chants des tirailleurs, un peu ivres. Maÿ ne regarde pas son compagnon ; à quoi pense-t-elle, ses yeux durs ensanglantés par le soleil couchant ? A quoi pense-t-elle, tandis qu’elle chantonne, d’une voix menue de toute petite fille, une romance séculaire et mélancolique ?

L’amoureux, que ragaillardissent l’événement du jour et la gorgée d’alcool qu’il vient d’ingurgiter, sent bouillonner dans son cœur une allégresse inusitée, et, subitement, il lui vient une idée géniale : pourquoi n’offrirait-il pas à la fillette de goûter à son choum-choum ? Il se rapproche d’elle, hésitant et gauche, le bol de faïence aux doigts :

— Sœur aînée, veux-tu boire du choum-choum que l’Aïeul m’a donné ?

La chanteuse s’arrête court : est-ce bien Hiên le rustre, Hiên le balourd, Hiên le Maboul, qui lui adresse cette proposition galante ? On lui a changé son sauvage !