— Je veux bien en boire un peu !

— Je vais chercher une autre tasse, réplique Hiên, émerveillé de son succès.

— Mais non ! mais non ! Je boirai dans ton bol… Ne te trémousse pas ainsi : tu vas tacher ma tunique.

Elle boit à petits coups et sourit, tout de suite échauffée et rose.

Elle a souri ! elle a souri ! Elle a fait cette aumône imprévue au pauvre honteux qui n’osait point tendre la main ! Il n’en croit pas ses yeux et il rit aussi, il rit bêtement… Imbécile, qui ne sait point que l’heure fuit et qu’avec elle s’envole l’occasion unique !

Maintenant le bol est vide et Maÿ ne rit plus et reprend sa petite chanson triste, et Hiên le Maboul la regarde, les yeux ronds, la bouche ouverte et les bras ballants.

IX

Hiên le Maboul s’assit au revers d’un fossé et respira bruyamment ; la sueur ruisselait sur son torse nu, sur ses flancs où saillaient les côtes, trempait son pantalon de toile retroussé jusqu’au genou. Autour de lui s’élargissait la tranchée creusée dans la dune ; des tirailleurs à demi nus, eux aussi, lançaient des pelletées de terre dans des wagonnets rouges ornés de numéros peints au coaltar. Le noir et barbu Castel, campé sur la marge du fossé, encourageait les travailleurs de sa grosse voix pacifique. Il faisait chaud dans ce trou que les dunes abritaient des brises salées, où le soleil déjà haut dardait des rayons obliques, transmuant chaque grain de sable en un diamant ; nul refuge que l’ombre maigre de quelques aréquiers déplumés échappés au coupe-coupe et à la hache.

— Hiên !… Nho !… appela un caporal.

Hiên bondit sur ses pieds ; il s’accrocha des deux mains au bord droit de la benne ; Nho saisit le bord gauche, et tous deux, raidis, poussèrent le wagonnet pesant sur les minces rails qui geignirent. A la sortie de la tranchée, la voie changeait de direction ; le wagonnet accéléra sa course ; les rails chantèrent plus âprement ; les essieux mal graissés grincèrent, la lourde caisse de tôle oscilla sur ses axes, se redressa, oscilla de nouveau et finalement reprit son aplomb. La voie filait tout droit, désormais, à travers la rizière, jusqu’aux chantiers.