Le joyeux Nho caracola sur le remblai sans lâcher la plaque peinte au minium et décocha une ruade amicale à son compère ; Hiên lui répondit par une bourrade sans méchanceté : ils se regardèrent et rirent de leur plaisanterie inoffensive et du clair soleil épanoui sur la plaine. Derrière eux, d’autres coureurs se rapprochaient, martelant de leurs pieds nus les traverses de fer.

Hiên et Nho allongèrent leur trot qui devint un galop insensé ; ils passèrent comme une trombe devant un sergent qui hurla des injures indistinctes, devant des gardiens de buffles qui s’esclaffèrent au spectacle de ces deux enragés, congestionnés et suants. Les roues franchissaient avec un gémissement bref les joints craquants, broyaient les cailloux rencontrés. La voie descendait maintenant en pente douce. Hiên et Nho sautèrent sur le châssis, ravis de se faire voiturer sans effort et tirant la langue aux gens des wagonnets vides qui remontaient.

Le camp s’étalait devant eux, dressant au-dessus de l’ancienne rizière les carcasses de ses cases inachevées et les toits de paille de ses ateliers. Hiên le Maboul le considéra avec fierté, comme si l’œuvre de l’Aïeul eût été la sienne.

L’œuvre prospérait : le remblai de sable fauve gagnait à vue d’œil, comblait petit à petit la plaine boueuse et plantée de joncs où grouillaient encore les serpents d’eau et les scorpions ; sur le sol neuf s’agitait la fourmilière des travailleurs affairés et criards : terrassiers renversant dans la mare les wagonnets de sable, remorquant des brouettes chantantes et vermoulues, traçant à la pioche les contours des futurs fossés ; scieurs de long débitant des planches ; menuisiers penchés sur leurs établis, rabotant, sciant, faisant un bruit d’enfer ; forgerons halant les manivelles des soufflets, cognant à coups de marteau sur l’enclume, transformant des vieux morceaux de fer en outils.

Grimpés sur le toit d’une case dont les charpentes seules étaient achevées, une nuée de couvreurs improvisés groupaient en faisceaux des feuilles de palmier d’eau et les attachaient aux chevrons avec des liens de bambou ; d’autres leur passaient la paille au bout de longues perches ; d’autres, accroupis sur leurs talons, tressaient des claies.

Autour d’une case déjà couverte, les peintres s’escrimaient, badigeonnant de chaux les cloisons de torchis sec et enduisant de coaltar les poteaux des vérandas. Deux bœufs à bosse tournaient dans un trou circulaire, piétinant de la boue et de l’herbe ; deux tirailleurs, installés à califourchon sur les vastes dos, encourageaient leurs montures avec des cris et des coups de rotin sur les oreilles.

Là-bas, sur la route écarlate, pareils à une procession de fourmis, les bûcherons rentraient de la forêt. Le casque en bataille, un sergent pourvu d’une équerre et d’un niveau transmettait avec ses bras étendus d’incompréhensibles signaux à des porte-mire indociles, et ses jurons faisaient leur partie dans le concert étourdissant des brouettes, des marteaux, des scies, des haches, des rabots.

Debout à l’arrière du wagonnet dévalant la rampe, Hiên le Maboul huma avec délices les odeurs de bois vert et de paille sèche que lui apportait le vent :

— C’est l’Aïeul qui a fait tout ça, dit-il avec orgueil à son camarade.

Nho répondit avec le même enthousiasme :