— Oui, l’Aïeul est intelligent !
Tous deux promenaient sur les chantiers en ébullition des regards satisfaits. Absorbés dans leur contemplation béate, ils atteignirent sans y songer le moins du monde le bas de la côte et, comme la voie débouchait par un dernier virage dans le camp nouveau, le wagonnet, abandonné à son bon plaisir, fit un écart prodigieux ; les quatre petites roues quittèrent les rails, la benne renversa sur le talus sa charge de sable et les deux conducteurs négligents, ayant décrit dans l’air deux trajectoires parallèles, furent engloutis par les joncs.
Ils reparurent, enfoncés dans l’eau croupie jusqu’aux genoux, barbouillés de vase, braillant et gesticulant. Les pelleteurs et les piocheurs, délaissant leur besogne, s’appuyèrent sur les manches de leurs outils et saluèrent d’un rire formidable l’apparition des deux amphibies noirs de boue et verts d’herbes aquatiques ; puis, cédant aux objurgations furieuses du sergent Cang, ils s’empressèrent de replacer sur les roues le véhicule échoué dans le remblai. Cang fulminait :
— Encore toi, Hiên ! On ne fera jamais rien de toi, imbécile ! Si tu ne sais même pas pousser ton wagon, il ne reste plus qu’à te mettre à pétrir du torchis à la place des bœufs.
— Sergent, c’est le wagon qui a déraillé ! crièrent d’une seule voix plaintive les deux victimes.
— Je le vois bien, dit Cang, je le vois bien ; mais pourquoi a-t-il déraillé ? Parce qu’il est attelé de deux mulets également idiots et également abrutis. Sortez de votre marais, grenouilles !
Ils sortirent, lourds de la vase collée sur leurs jambières et de l’eau bue par leurs habits, et défilèrent, déconfits de leur mésaventure et grelottants, devant l’Aïeul qui les examinait d’un œil narquois en frisant ses moustaches. Tandis qu’ils fuyaient, traînant la jambe et poursuivis par les huées de la compagnie entière, une autre équipe les remplaçait déjà derrière leur wagon.
L’Aïeul se remémorait tous les incidents analogues et les déboires plus sérieux et les malchances inouïes qui, aux premiers jours des travaux, avaient ralenti ou compromis le succès du camp nouveau-né. L’emplacement choisi s’était trouvé marécageux et situé en contrebas de la route : il fallait en surhausser le niveau par des apports de terre. Où prendre cette terre ? Les indigènes propriétaires des monticules proches avaient demandé de leurs terrains des prix exorbitants ; à force de négociations ingénieuses, l’un d’entre eux, possesseur d’une dune assez éloignée, mais de dimensions respectables et tout à fait suffisantes, s’était prêté par amitié pour le lieutenant, à cette combinaison : il louerait sa dune à la compagnie de tirailleurs, à charge pour elle d’abaisser ce mamelon aride au niveau des rizières voisines ; il accepterait, en outre, quelques piastres à titre de cadeau… Ainsi les deux parties contractantes bénéficiaient également de l’accord conclu ; une mine inépuisable de terre était acquise au camp pour un prix dérisoire et l’heureux propriétaire y gagnait un agrandissement de ses rizières.
On avait alors commencé de poser la voie et des difficultés imprévues s’étaient déclarées : on avait manqué de bifurcations, d’aiguilles, de plaques, de raccords ; une fois établi le tracé définitif à travers la plaine, les deux tronçons, parvenus à l’entrée du remblai, se refusaient à se souder exactement, et l’on avait peiné pendant des heures, à rechercher la solution de ce problème inattendu.
La mise en circulation des wagonnets avait été laborieuse. Les équipes n’étaient pas dressées à leur nouveau travail ; il se produisait des catastrophes à chaque tournant un peu brusque, des essieux se brisaient, des coussinets s’échauffaient. Un buffle avait chargé, un jour, et défoncé un wagonnet. Après maints essais et recherches, pourtant, le rendement s’était quotidiennement amélioré ; il atteignait, à cette heure, un joli chiffre de mètres cubes déversés de la dune dans le marais.