Et les échafaudages savants balayés par le typhon ! Et les charpentes qui pendant la nuit avaient glissé de leurs sellettes et s’étaient couchées sur leur terre-plein comme des chevaux fourbus ! Et le service forestier qui se lamentait, soutenant que les bûcherons jetaient bas ses essences les plus rares ! Et les briques qui n’arrivaient pas ! Et les sampaniers qui réclamaient, avec des sanglots dans la voix, le paiement de leur solde que détenaient les bureaux lointains et peu pressés !…
Toutes ces mésaventures et d’autres encore avaient pris fin. Tout s’était tassé et l’Aïeul avait recouvré sa sérénité, menacée, naguère, de troubles graves. Il réfléchissait à tous ces ennuis passés et souriait, tout en regardant les deux camarades qui clopinaient, trempés, boueux et mécontents.
Il songea que, dans ces Annamites, prétendus fourbes et paresseux, il avait trouvé de merveilleux ouvriers, gais, alertes, actifs, dont l’entrain imperturbable l’avait réconforté dans les minutes de découragement. Il se rappela les pages amères que des écrivains avaient consacrées à cette race perfide, abritée derrière l’éternelle ironie et l’éternel sourire de ses yeux bridés, incapable de dévouement et d’attachement. Il était fixé là-dessus : étaient-ils incapables de dévouement ces petits soldats qui, sur un mot de lui, abattaient, matin et soir, sous le terrible soleil de Cochinchine, une besogne dont nos terrassiers d’Europe n’auraient point voulu, et n’espéraient cependant ni journée de huit heures, ni augmentation de salaire ?
Ce qu’ils faisaient aujourd’hui pour lui ne le feraient-ils pas demain, avec le même courage, pour son remplaçant, pourvu que celui-ci fût bon et juste ? Il savait que le mal ne venait point des vaincus, écrasés jadis par leurs mandarins et tout prêts à saluer le Français comme un libérateur ; mais le conquérant n’avait-il pas parfois des crises de brutalité, des caprices invraisemblables de tyran ? Ainsi Pietro, qui, s’il eût suivi l’exemple paternel, eût poussé dans les rues de Bastia ou d’Ajaccio une charrette de commissionnaire, estimait nécessaire et plaisant, et très « gentilhomme », de bâtonner ces vilains.
Le berger français conduisait ses moutons annamites à coups de matraque et s’étonnait sottement de leur inattention et de leur indifférence polie lorsque, dans un accès de sentimentalité touchante, il les conviait à voir en lui un frère aîné, un père, un confesseur…
L’Aïeul alluma sa pipe et frappa amicalement sur l’épaule d’un bûcheron qui passait, trottinant, courbé sous un madrier ; et l’autre déposa son madrier sur le remblai et sourit à l’Aïeul de toutes ses dents laquées.
X
Blotti sous sa couverture jusqu’au menton, Hiên le Maboul regarde la lumière pâle du jour naissant s’infiltrer à travers les lames du store. Un coq effronté, qui s’est hissé jusqu’aux chevrons du toit, sonne sa fanfare insolente, et les fanfares affaiblies des coqs sauvages nichés aux buissons de la montagne répondent à son appel ; et les notes pimpantes du clairon, qui éclatent devant la porte, donnent, à leur tour, la réplique au chant gaillard de ce clairon empenné.
Hiên rejette sa couverture, bondit hors de la case, traverse au trot la cour sablée où des oies déambulent avec une majesté ridicule ; sans souci du tumulte soulevé par son passage dans les rangs du cortège criard, il se rue vers la vaste cuve cimentée qui, le matin, fait l’office de lavabo pour les tirailleurs et, dans la journée, sert d’abreuvoir aux bœufs et aux mulets. D’autres compagnons sont accourus avec lui pour marquer leur place autour de la cuve.
Ils défont leurs chignons, baignent dans l’eau froide leurs visages et tordent et peignent en hâte leurs chevelures trempées ; d’aucuns, d’une civilisation plus raffinée, savonnent vigoureusement leurs cous et leurs bras ; d’autres enfin que nulle pudeur ne contraint, nus comme des vers et comme des vers aussi se tortillant, se font lancer des cuvettes d’eau sur le dos, sur les reins, les cuisses, et des camarades obligeants les frictionnent et les massent. A peine sont-ils rhabillés, de nouveaux arrivants leur succèdent et font les mêmes gestes, échangent les mêmes plaisanteries, poussent les mêmes petits cris de saisissement.