Toujours trottant pour faire la réaction, Hiên revient vers sa case ; il introduit la clé de cuivre qui pend à sa ceinture dans le cadenas à sonnerie qui interdit aux mains étrangères l’accès de sa caisse noire timbrée de chiffres rouges. Il revêt sa tenue de corvée, qui se compose d’un pantalon troué et d’un veston crasseux ; il se coiffe d’un chapeau conique en feuilles de latanier, dont l’Aïeul lui fit cadeau et qui, mieux que le petit salacco réglementaire, abritera sa grosse tête.
Ses voisins exhibent des tenues pareillement fantaisistes et sales. Au signal du clairon, la caravane s’organise, et Pietro en présence de cette assemblée de loqueteux bigarrés, pleure les rassemblements d’autrefois, dont son cerveau obtus ne perçoit point l’inutilité actuelle.
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On distribue aux groupes de travailleurs leur tâche et leurs outils. Hiên, dont les fonctions sont invariables, se dirige vers le remblai ; il redresse la benne qu’il fit basculer hier soir, de peur qu’une pluie malencontreuse ne vînt l’emplir d’eau pendant la nuit, et conduit vers la dune le wagonnet no 4, de concert avec son inséparable Nho.
Il est six heures : jusqu’à huit heures, il galopera ainsi de la dune au remblai et du remblai à la dune, alerte d’abord et trépignant comme un poney dans l’air glacé du matin, puis moins loquace et plus lourd à mesure que le soleil plus chaud rôtit davantage son dos maigre, mais toujours acharné à sa besogne. Perché sur le châssis, il voit l’Aïeul faire sa première ronde dans les chantiers : une ardeur nouvelle échauffe ses veines et raidit ses muscles ; il faut que le maître aimé voie l’effort de son serviteur ; il faut qu’il fasse oublier, d’un sourire ou d’un mot, les fatigues des côtes escaladées en haletant, des virages accomplis d’un élan, des culbutes évitées d’un tour de hanche. Et le wagonnet no 4 fait sur le terre-plein une entrée foudroyante et triomphale sous l’œil amusé de l’Aïeul.
Tandis que le lieutenant va vers d’autres ateliers, où son approche détermine pareillement une recrudescence de zèle, tandis que les terrassiers chavirent la benne de terre dans l’eau croupie, où nagent les joncs pourrissants, et grattent avec leurs pioches la caisse de tôle, Hiên déclare à son compagnon d’un ton confidentiel :
— L’Aïeul m’a souri !
— A moi aussi, prétend l’autre.
« Pauvre niais ! » pense Hiên en haussant les épaules, mais ne voulant pas s’attarder à discuter avec ce faible d’esprit qui a pu se croire l’objet d’une faveur évidemment réservée à lui, Hiên.
La pause : un coup de clairon prolongé prévient les tirailleurs qu’ils ont acquis des droits à un repos de dix minutes ; ils abandonnent les chantiers avec de farouches clameurs de joie. Des marchands ont installé sur les talus de la route des éventaires chargés de sucreries et de fruits : chaque éventaire devient le centre d’un cercle animé d’acheteurs, qui, pour quelques sapèques, garnissent leur panse creuse.