Hiên, toujours affamé, avale trois soucoupes de riz sucré et baignant dans un étrange sirop brun ; il convie généreusement son collègue Nho à partager sa dînette. Repu et dispos, il fume une cigarette avec des mines épanouies de gros rentier. Les paysans qui retournent à leurs villages épars dans la brousse déposent sur la chaussée leurs paniers de rotin, et le vaniteux Hiên, écoutant les exclamations laudatives de ces braves gens qu’ébahissent les mirifiques bâtisses, se rengorge et tend le jarret.

*
* *

A dix heures, la caravane des gueux dépenaillés reprend la route de l’ancien camp. Le vigoureux Hiên que n’a point rassasié le léger repas du matin, imagine, chemin faisant, les grillades dorées, les sauces succulentes, le nuoc-mâm parfumé qui, tout à l’heure, sous l’auvent de la case du sergent Cang, réjouiront son palais et réchaufferont son estomac.

Tout à l’heure, la chique de bétel aux dents, il s’assiéra sur la levée de pierres sèches, à côté de la mystérieuse Maÿ, et contemplera furtivement les yeux de son aimée, profonds et changeants comme la baie : sous le regard de ces yeux singulièrement luisants, il retrouvera sa timidité de rustre, et les paroles d’amour qu’il rêve de murmurer mourront sur ses lèvres comme les lignes d’écume sur la plage jaunissante. Il sera heureux, cependant : car l’énigmatique fillette n’a plus pour lui ni mots cruels, ni coups d’œil méprisants. Ignorant ce qui se passe dans ce petit cerveau de chatte, il se taira, maladroit sans le savoir, et, jusqu’à l’heure de la sieste, jouira de la présence chère, des vagues couronnées d’écume, du ressac chantant sur le sable.

*
* *

L’après-midi a fui, pareil au matin, depuis le réveil de la sieste jusqu’à la cigarette fumée sur la levée après le repas de cinq heures.

Hiên, débarbouillé, et resplendissant dans ses vêtements propres, se hâte vers la maison de l’Aïeul, parmi les ricins et les cactus. C’est là que se passent ses soirées ; ce vieux grognon de Bèp-Thoï l’a mal accueilli d’abord, mais finalement s’est laissé attendrir par la soumission et l’humilité du visiteur et la douceur ingénue de son éternel sourire canin. Du reste la recrue rend de multiples petits services au vétéran.

Ils sont devenus de vrais amis, bien que l’incorrigible Bèp-Thoï ait conservé la regrettable habitude d’adresser à son élève des sermons grondeurs. Ensemble ils vont tirer de l’eau au puits ; assis sur la margelle, à l’ombre du manguier, ils devisent, c’est-à-dire que l’ancien narre intarissablement ses campagnes, et la recrue écoute, bouche bée. Ensemble, dans l’appentis de planches où Bèp-Thoï s’est installé un appartement, ils brossent, astiquent, fourbissent. Ensemble ils balaient la chambre de l’Aïeul, mettent de l’eau propre et des fleurs d’hibiscus dans les vases japonais, époussètent les bouddhas.

Pendant que le minutieux Hiên étrille le folâtre Annibal qui danse dans son box, Bèp-Thoï lui prodigue les conseils chagrins, récrimine sur l’incapacité reconnue de la jeune génération ; à l’appui de son dire, le vieux abonde en proverbes et citations, et, plus fréquemment, en anecdotes interminables et sans lien quelconque avec le reste de son discours.

Aujourd’hui l’Aïeul a décidé de faire un tour en voiture. Les deux compères extraient du hangar le panier de rotin verni, font reluire les glaces des lanternes, les cuivres des boucles, les aciers des gourmettes, promènent des chiffons de laine sur les cuirs fauves. Annibal est amené hors de son écurie, poussé poliment entre les brancards et revêtu de son harnais.