L’Aïeul s’empare des rênes et du fouet et offre une place à ses côtés au glorieux Hiên, qui remplira les fonctions de groom. Campé sur le perron, Bèp-Thoï les regarde partir en grommelant.
Le petit cheval a commencé par témoigner d’intentions saugrenues : il a secoué d’un talus à l’autre la voiture légère, a foncé, tête basse, contre les chiens et les poules qui s’attardaient sur le chemin, s’est arrêté pour croquer de jeunes pousses de bambou pointant le long des haïes. Il s’est montré capricieux et parfaitement insupportable, mais la mèche du fouet, caressant sa crinière hirsute, a calmé ces velléités d’indépendance et de fantaisie. Il trotte maintenant avec sagesse, la croupe ondulant régulièrement de droite et de gauche, les oreilles relevées :
— Belle soirée ! déclare l’Aïeul, allumant sa pipe.
— Belle soirée ! répète avec conviction Hiên, tenant comme un cierge le fouet qu’on lui remit pendant l’allumage de la pipe.
Belle soirée, en effet, parfumée et rafraîchie par la brise venue des montagnes d’Annam, dont l’azur s’assombrit sous le ciel rose. Devant les boutiques du marché, de vieux Chinois ridés, la petite tresse enroulée sur le front, sont assis sur des escabeaux de bambou et bavardent ; une Cantonaise chemine péniblement sur le trottoir, heurte les minuscules pointes de ses sabots peints aux briques bossues. Des garçonnets jouent au bacouan avec des sapèques, et les petites filles, debout derrière leurs futurs seigneurs et maîtres, contemplent avec des yeux de convoitise les piécettes de cuivre percées d’un trou carré. Un milicien fait les cent pas dans la halle déserte, donnant en spectacle aux seuls moineaux des gouttières ses airs solennels de gendarme en faction et ses beaux mollets saillants sous les bandes de cotonnade bleue.
Des congaï jacassent comme des perruches devant l’étalage d’un bazar hindou. L’Aïeul s’amuse des œillades qu’elles lui décochent à l’ombre de leurs mouchoirs de soie rouge, des poses habilement calculées pour faire bomber sous la tunique noire les jeunes poitrines et les hanches pointues et pour faire valoir sous le pantalon flottant les pieds menus pris dans des mules de velours brodé.
— Même chose madame français ! murmure-t-il, empruntant à ces demoiselles faciles leur jargon coutumier.
Le quartier est très mal fréquenté : après les congaï, voici les mousmés. Fardées, poudrées, une fleur piquée dans les coques luisantes et artistement échafaudées, elles rappellent à s’y méprendre les poupées japonaises vendues à la douzaine sur les quais de Marseille, à cela près que les kimonos à fleurs et à personnages sont de crêpe de Chine. Difformes avec la haute ceinture à nœud bouffant sur les reins, elles sont rangées en file paisible et rieuse sur l’obligatoire canapé de bambou, attendant le client sans dégoût ni joie, honnêtes commerçantes, en somme, qui jugent que leur métier en vaut bien d’autres et n’est pas moins honorable.
De bons rires animent les petits yeux bridés et creusent des fossettes dans les grosses joues peintes. Hiên soupçonne que ces gamines se moquent de lui et leur jette un mauvais regard de bouledogue hargneux et qui montre ses dents. La colère visible de cet impayable groom redouble l’hilarité qui devient suraiguë. Annibal s’en émeut, et, couchant les oreilles, emporte en trois temps de galop le panier vers des allées plus calmes.
La vie annamite bruit derrière le rideau de bananiers : querelles de ménagères, grognements de porcs, plaintes d’enfants, aboiements de chiens errants, gémissements de guitares, ronflements de tam-tams, tintements de clochettes dans les pagodes, dont les dragons émaillés contemplent par-dessus les larges feuilles retombantes, l’avenue qui s’obscurcit. Au seuil des maisons de thé, des rhapsodes aveugles raclent du violon à deux cordes et psalmodient les couplets innombrables d’une romance populaire, s’interrompant pour clamer d’éloquents appels à la pitié des consommateurs. Ceux-ci, rebelles à l’attendrissement, continuent de savourer leurs tasses de thé. L’Aïeul lance aux chanteurs une poignée de sous qui sonnent dans l’écuelle de fer-blanc et Hiên le Maboul s’émerveille en silence de la générosité de son maître.