Plus loin, d’autres baraques, pâtisseries, rôtisseries, restaurants rustiques, — un toit de paille posé sur quatre pieux, — regorgent de clients bavards et tapageurs : tirailleurs à salacco rejeté sur la nuque, miliciens à bandes molletières bleues, boys à vestons irréprochables et à figures inquiétantes. Plus loin le fabricant de cercueils, Chinois replet et de mine réjouie, rentre dans sa boutique ses caisses rectangulaires : pauvres caisses de bois de jaquier à l’usage du simple coolie, caisses de bois de fer pour notables, mandarins et capitalistes.

La voiture pénètre dans la forêt où tombe la nuit. Les arbres, les taillis ne sont plus que des masses confuses, recroquevillées, semble-t-il, pour le sommeil. La route sablée amortit le grincement des roues et le choc régulier des sabots. Hiên le Maboul, extasié, écoute le souffle imperceptible de la forêt : feuilles mortes qui se détachent avec un bruit sec et frôlent le tronc moussu, fougères que le soleil a rissolées et qui s’étirent au premier contact des ténèbres froides, poules sauvages qui écartent les buissons pour se faufiler jusqu’à leur nid, miaulements rauques de chats-tigres en quête d’amour, galops étouffés de sangliers à travers la vase des palétuviers. Il aspire de toutes ses narines l’odeur puissante de l’humus pourrissant, les relents de bêtes fauves, les parfums de fleurs de citronnier qui flottent dans l’air immobile. Silencieux et les mains sur les genoux, il écoute, sent, voit vivre la forêt : il sait que, dans l’obscurité croissante, les faisans, fous de peur, juchés sur les branches des banyans, guettent l’approche du renard, forban muet à robe de velours pâle, ou du python, magicien aux yeux verts ; il sait que les panthères rampent dans les hautes herbes de la clairière vers la harde de cerfs paralysés et affolés.

L’Aïeul ne sait pas toutes ces choses ; mais la nuit palpitante et criblée de lucioles, les étoiles d’or aperçues à travers la voûte des branches sombres lui versent dans l’âme une joie sereine et paisible, et il en jouit en sage.

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Annibal a réintégré en valsant d’allégresse son écurie où l’attend son régal préféré : du paddy mouillé et de jeunes rameaux de bambous. La maison de l’Aïeul, dont les portes-fenêtres sont ouvertes à deux battants, flamboie ; les bougies des lanternes chinoises tamisent à travers le papier huilé une clarté discrète, mais les grosses lampes de bronze posées sur les socles de bois laqué illuminent jusqu’à la véranda.

L’Aïeul, épicurien sans prétention, qui goûte les plaisirs de la table et sait apprécier l’esthétique d’un repas bien servi dans un décor soigné, finit de dîner. Bèp-Thoï, maître d’hôtel inimitable, trottine, la serviette sous le bras, de la salle à manger à la cuisine, où trône parmi les casseroles le brave A-Gyoc, artiste de valeur, encore que modeste. Hiên, maître Jacques convaincu, a troqué ses attributions de groom contre celles de boy-panka, dont il s’acquitte avec une égale dignité.

Tout en halant la ficelle que ses doigts ont quelque peu noircie, il s’ébahit de la nappe blanche que nulle tache ne déshonore, du cristal taillé des carafes et des verres que la glace décore de buée, de l’argenterie miroitante et scintillante, des tasses chinoises où fume le café, des boîtes brunes où sont couchés, côte à côte, les cigares habillés de somptueux papier d’argent.

L’Aïeul lui fait signe de lâcher sa ficelle et d’approcher ; il accourt et l’Aïeul lui montre une jolie pile de piastres neuves aux tranches vierges.

— Voilà pour toi ! dit-il.

— Pour moi ! s’écrie Hiên, abasourdi ; pour moi !