— Pour toi, petit frère ! Tu ne penses pas que je te laisserai soigner mon cheval et m’éventer pour l’honneur seulement. Ces piastres sont à toi : tu les as bien gagnées.
— Aïeul vénérable, je ne veux pas de ton argent. Je n’accepte de toi qu’une chose : la permission de vivre ainsi à tes côtés, demain et toujours. Tu m’as tiré de la boue, tu m’as protégé contre les méchantes gens qui me persécutaient, tu as fait entrer dans ma pauvre tête un peu de science et de lumière ; tu as été pour moi plus qu’un frère aîné et plus qu’un père, et je t’aime comme le chien de berger aime son maître. Laisse-moi te remercier à ma façon, en m’occupant des objets qui t’appartiennent, en entourant ta personne de soins et de dévouement : c’est encore une joie pour moi que de respirer dans cette maison qui est à toi, de tirer ce panka qui est à toi, de faire briller la voiture qui est à toi… Et moi aussi, je suis à toi comme un esclave à son propriétaire.
— Je sais que tu es un brave garçon et je n’ai pas voulu t’offenser. C’est un cadeau que je te fais, comprends-tu ? Avec cette petite somme tu pourras, selon ta fantaisie, grignoter des friandises pendant les pauses ou t’acheter une pipe à eau. Garde ces piastres…
— Mais, vénérable Aïeul…
— Comment ?… Refuserais-tu un cadeau de moi ?… Mets cet argent dans la poche de ton veston. M’entends-tu ?
— Oui ! oui ! gémit Hiên.
Et il empoche fébrilement cet argent maudit, qui a failli faire gronder sur sa tête, pour la première fois, la colère de l’Aïeul. Celui-ci se rassérène et reprend le ton amical :
— Où en sont tes amours ?
Comment confesser qu’il n’y a rien de changé à la situation ?
— Heu ! heu ! souffle piteusement le tirailleur embarrassé.