— Tu arrives bien, déclara Bèp-Thoï ; — nous avons un invité, le vieux bonze des catholiques, un drôle de bonhomme barbu et qui rit toujours en tenant sa barbe à deux mains. Tu vas m’aider à mettre la table, et, pendant le déjeuner, tu rempliras les verres de glace… Veille à ne pas mouiller la nappe ; sinon, tu auras de mes nouvelles !

— Mais je ferai sûrement des bêtises !…

— J’aurai l’œil sur toi.

Son seau de glace aux doigts, Hiên tremblait et tâchait de se remémorer les principes que lui inculqua Bèp-Thoï. Tout se passa pour le mieux, et, malgré l’invincible frisson qui agitait ses grosses mains de bûcheron, l’apprenti n’eut à se reprocher qu’une maladresse insignifiante : un bloc de glace précipité sur le carreau.

Le dessert venu, il put, respirant à son aise, retourner à son escabeau de boy-panka et, tout en allongeant et pliant le bras, examiner le « drôle de bonhomme ».

Ce bonhomme était un brave homme. Missionnaire en Cochinchine depuis trente ans, le P. Siméon n’avait pas une seule fois, au cours de ces trente années, quitté son poste pour revoir la France. Son grand corps maigre et osseux, dans sa légère soutane usée et rapiécée, semblait pourtant n’avoir point souffert de l’exil ; le terrible soleil n’avait réussi qu’à jaunir et tanner la figure où souriaient les yeux vifs sous les sourcils touffus, où pointait le nez busqué au-dessus de la bouche noyée de moustaches et de barbe grisonnantes.

L’Aïeul admirait et respectait la foi robuste et le dévouement inlassable du prêtre ; le P. Siméon estimait la franchise et la rectitude de jugement de l’officier athée. Tout avait contribué à faire du vieux missionnaire et du jeune lieutenant une paire d’amis vrais. Leur amour commun des humbles et des simples avait déterminé le premier pas vers l’amitié ; puis ils s’étaient découvert des sympathies littéraires communes : tous deux latinistes fervents, l’un par éducation professionnelle, l’autre par goût, « annamitophiles » convaincus, après comparaison entre l’indigène prétendu barbare et le civilisé européen, il leur arrivait d’abandonner Lucrèce pour Truong-Vinh-Ky et Cûa pour Catulle.

Il arrivait au P. Siméon, ruiné par les gueux qui tapaient à sa porte, de faire appel à la bourse de l’officier ; et, celui-ci refusait ensuite obstinément de se rappeler les prêts consentis, mais blâmait sévèrement l’emprunteur d’avoir cédé au premier affamé venu la totalité des piastres à lui avancées pour son particulier entretien.

Suprême trait d’union, enfin : tous deux fumaient la pipe ; suprême cause de querelles aussi, le vieux fumeur intransigeant faisant un crime à son jeune confrère de fumer des cigares, injure grave à Sa Majesté la pipe, qui n’admet point de partage.

Tout en buvant un merveilleux marc de Bourgogne quinquagénaire, que des cousins charitables envoyaient au prêtre, ils se harcelaient d’épigrammes.