Il se secoue, comme au sortir d’un sommeil traversé de cauchemars.

Le soleil ne brûle plus, son disque orange affleure l’horizon. Le crépuscule va venir, et la nuit bientôt… L’Aïeul est parti.

Hiên ramasse les lignes veuves d’hameçons, les paniers vides, les boîtes à vers, les bidons qui recommencent sur ses flancs leur musique infernale. Il marche d’un pas morne et le front bas, suivant dans la poussière les traces des petits pieds nus de Maÿ. Une idée fixe l’obsède maintenant et il la formule à mi-voix :

— Il ne faut pas que je raconte cette histoire à l’Aïeul !… Je ne parlerai pas à l’Aïeul !…

*
* *

Il a parlé à l’Aïeul. Il lui a tout dit, accroupi près de la chaise longue et remuant l’éventail japonais, et l’Aïeul a froncé les sourcils et, retirant sa pipe de sa bouche, a fait simplement cette réponse :

— Individu idiot !

XIII

Hiên le Maboul déroula sur les planches du lit de camp sa natte siamoise où se voyaient dans une plaine verte des lions cerise et des pagodes jaunes. Il descendit sa caisse de l’étagère où sa place était marquée parmi d’autres caisses uniformément noires et timbrées de chiffres rouges. Il l’ouvrit et, méthodiquement, avec des précautions de ménagère comptant son linge, en sortit tout son petit bagage.

Il plia selon les rites les vestons de toile blanche empesés, les vestons de toile kaki rapiécés et flasques, les paletots de molleton bleu sombre, les pantalons de coutil et de cotonnade ; il bâtit ensuite avec le tout une magnifique colonne carrée, qu’il coiffa d’un salacco. A la base du monument, il sema les jambières, les jugulaires et les ceintures. Il déploya sa trousse de cuir fauve, aligna sur un mouchoir illustré le miroir d’étain, les ciseaux, la brosse à dents, le peigne de bambou, le dé, et démonta l’instrument de bois qui lui servait à la fois d’alène, de bobine et d’étui à aiguilles. Reculant de deux pas, il contempla son ouvrage d’un œil admiratif.