Autour de lui, et d’un bout à l’autre de la case, des nattes s’étaient déroulées sur le lit de camp et des caisses noires avaient vidé leur contenu multicolore sur les nattes. La compagnie se préparait à une « revue de détail », et les deux grandes cases bruissaient comme des ruches.
Les sergents français, le casque en bataille, allaient et venaient, prodiguant des ordres et des encouragements, jurant et s’épongeant le front avec leurs mouchoirs à carreaux. Des tirailleurs de corvée époussetaient les étagères et les charpentes goudronnées, chassaient les pacifiques margouillats et les geckos bruyants, massacraient les araignées, balayaient les monômes de fourmis, crevaient les édifices des termites. Des caporaux faisaient laver les persiennes peintes au coaltar. Les hommes « de chambre », le balai de rotin aux doigts, fourrageaient sous le lit de camp, sourds aux clameurs des innocents camarades à qui, par inadvertance, ils donnaient de leur balai dans les chevilles. Les vieux tirailleurs médaillés, graves et muets, se tenaient accroupis auprès de leur paquetage étalé d’un tour de main et fumaient la pipe à eau.
Dehors le grand soleil calme s’épanouissait. Hiên promena la brosse sur ses cartouchières et sur son ceinturon cirés à l’encaustique, fit reluire les boutons et la plaque de cuivre avec du sable mouillé. Puis, s’étant assis et s’étant muni de tout un arsenal de tournevis, d’écouvillons, de brosses, de chiffons, de fioles, il ébaucha la grande œuvre : le nettoyage de son mousqueton. Pièce par pièce, il l’astiqua, le frotta, le récura, le dégraissa, jusqu’à ce que, plaçant l’œil à la bouche du canon, il vit les rayures étinceler, jusqu’à ce que la culasse d’acier poli parût nickelée. Avec des soins minutieux, il coucha l’arme éblouissante sur le bord de la natte et courut se laver les mains à l’abreuvoir. Puis il s’habilla et attendit les événements.
La grosse voix du sergent Castel recommandait aux retardataires de se hâter, car l’heure passait. Sur le ciment, où des artistes avaient tracé des dessins géométriques avec des caisses de tôle percées de petits trous, le trot affolé des pieds nus se précipita.
Il y eut encore des cris, des injures, et le silence se fit au moment où le « Fixe ! » hurlé à pleins poumons par un caporal annonça l’entrée du lieutenant. Les deux lits de camp adossés alignaient, d’un bout à l’autre des deux travées, leurs piles bigarrées d’effets, leurs nattes vertes, débordant sous l’étalage des cartouchières et des trousses, et les deux haies de tirailleurs figés et contemplant les premières poutres de la charpente.
L’Aïeul, suivi du morose Pietro et des comptables importants et raides, s’avançait, foulant de ses bottines vernies les rosaces humides. Il vérifiait des livrets, inspectait des doublures, se mirait dans des plaques de ceinturon, manœuvrait des culasses de mousquetons, faisait jouer des baïonnettes dans des fourreaux. A chaque tirailleur il adressait un discours bref, louant ou critiquant sa tenue, reprochant des peccadilles récentes ou glorifiant les services rendus aux chantiers, tançant les paresseux, encourageant les braves gens à persévérer.
Mais ces harangues étaient paternelles et les mauvais sujets eux-mêmes s’en trouvaient réconfortés, prêts au repentir. Hiên reçut de vifs éloges, qui allumèrent une flamme dans ses yeux sauvages et lui donnèrent la tentation peu militaire de saisir les mains de son chef et d’y poser les lèvres. Il conserva cependant l’attitude du soldat sans armes et la discipline n’eut point à souffrir d’une manifestation contraire à toutes les règles établies.
Des honneurs plus éclatants encore étaient réservés à ce bon tirailleur. Lorsque fut terminée l’inspection, la compagnie se forma en carré sous les flamboyants et l’Aïeul exprima à ses hommes toute sa satisfaction. Puis il ajouta :
— Vous tous présents, je félicite particulièrement Phâm-vân-Hiên. Vous êtes tous témoins des progrès réalisés par lui : il s’est appliqué, chaque jour, à faire mieux que la veille ; il s’est instruit ; il est devenu un vrai tirailleur, ardent au travail, soumis et propre… N’a-t-il pas mérité des félicitations, petits frères ?
— Oui, vénérable Aïeul, il les a méritées !