Le vieux mari avança d’un pas ; considérant le jeune garçon tout confus, il entra dans une grande colère. Il ferma la porte, mit la barre et alla chercher les gendarmes. Les gendarmes emmenèrent le jeune garçon et l’affaire finit si mal qu’il vaut mieux n’en plus parler.

Voyez pourtant ce qui serait sans doute arrivé à Dominique si Mariette avait été moins jolie, moins cruelle et si, par conséquent, il ne s’était pas mis à pleurer devant la femme laide qui avait un vieux mari !

Au lieu de ces malheurs, il connut la satisfaction de rire à part soi en songeant à l’aventure de l’autre garçon ; et aussi la satisfaction du devoir accompli.

Il lui apparut clairement en cette occasion qu’il devait beaucoup à Mariette. Ayant appris en sa jeunesse qu’il ne faut jamais être ingrat et que, d’ailleurs, celui qui paie ses dettes s’enrichit, il se mit donc à aimer Mariette encore davantage. Mais il ne lui en eût pas dit un mot pour cent toises de maçonnerie et même plus. Depuis le jour où il avait eu la chance de se casser l’os de la jambe en plusieurs morceaux, jamais il ne s’était approché d’elle. Il continua de se tenir à bonne distance. Et, pourtant, tous les beaux garçons étant partis en guerre, Mariette, peut-être, eût écouté Dominique sans l’appeler Jean le Sot. Mais Dominique avait le cœur trop pur pour abuser de la situation. Il se contentait de regarder Mariette de loin, en se cachant lorsque c’était possible. Souvent il parlait d’elle sur les longues lettres qu’il envoyait à Victor, mais Victor ne lui donnait pas toujours la réplique : Victor, pour le moment, se moquait un peu des filles du pays !

Donc, Dominique travaillait de plus en plus fort pour le compte d’Anselme et pour Victor, et, tout en travaillant de plus en plus fort, il aimait Mariette chaque jour davantage. Et, plus il l’aimait, moins il lui semblait facile de se faire comprendre ; vraiment, cela lui paraissait à présent tout à fait impossible. Il était fort triste et personne ne peut dire comment tout cela aurait fini.

Par bonheur, il se produisit alors un événement mémorable qui fit de Dominique un garçon aussi hardi que les autres. Comme il fallait beaucoup et beaucoup de soldats pour arrêter les damnés ennemis, les chefs militaires pensèrent à ceux qu’ils avaient renvoyés, avec de mauvaises paroles, planter leurs choux. Dominique dut se mettre encore une fois tout nu devant les médecins. Il eut honte, à cause de sa jambe cassée qui ne lui semblait pas belle, mais les médecins déclarèrent que cette jambe n’était pas si laide que cela et qu’elle était, en tous les cas, bonne pour les services auxiliaires, en attendant mieux.

Qui fut embêté ? L’oncle Anselme ! Car depuis qu’il avait un bon chef de chantier, il ne travaillait plus guère et il lui était poussé des poils au creux de la main.

Dominique, lui, ne fut pas embêté du tout ; au contraire ! Au lieu de se cacher comme d’habitude au passage de Mariette, il courut au-devant d’elle, lui conta qu’il avait une belle jambe, qu’il allait faire la guerre tout aussi bien que Victor, que, si elle lui passait la main dans les cheveux en l’appelant petit poulet, il saurait bien ce que cela voudrait dire. Mariette comprit alors qu’il l’aimait à la folie et elle fut émue. Peu s’en fallut qu’il n’arrivât un malheur ! Par chance, Dominique ne tarda point à partir pour la caserne. Cela permit à Mariette de retrouver son bon sens et, de la sorte, Dominique n’eut point de remords ; ce qui, pour un garçon comme lui, était l’essentiel.

Les chefs militaires ne firent point tout de suite de Dominique un dangereux héros. Enchantés d’avoir sous la main ce bon ouvrier, ils commencèrent par l’habiller d’une souquenille et le prièrent de travailler de son métier. A de certaines heures, Dominique eût préféré combattre les ennemis ; à d’autres, non ! Car s’il était bon Français, il tenait aussi à la vie, surtout depuis que Mariette lui était apparue presque aussi émue que la femme laide qui avait un vieux mari.

Il ne faut pas lui en vouloir pour ça.